AVENTURE : le passage du Nord Ouest à la Rame, une première mondiale.

Charles Hedrich - Top départ

Par Jean-Vincent Dujoncquoy

Charles Hedrich,  sportif aventurier du 21ème siècle,  ancien de l’ENMM de Marseille, promotion 1978 C1NM, surnommé le Steve Fosset français, s’est élancé le 1er juillet 2013 sur le mythique Passage du Nord Ouest à bord du Rameur des Glaces embarcation de 7 mètres spécialement construite en carbone kevlar. L’expédition est prévue sur 3 à 4 mois pour rallier le détroit de Béring, Alaska, au détroit de Davis, Groenland, soit 7100 km en solo ou accompagné sur certains tronçons par un équipier. 

Depuis 2003, Charles Hedrich enchaîne les défis sportifs et les aventures sur terre, en mer, au sommet des montagnes, à pied ou sur tout type d’engins : Course Paris-Dakar, Transat anglaise, tour du monde à la voile sans escale ni assistance pendant le Vendée Globe, ascension de l’Everest, alpinisme et ski dans le Panshir en Afghanistan, record de vitesse pour la traversée de l’Atlantique à la rame, expédition solo en Antarctique en ski et kite ski, traversée Pôle Nord Groenland, premier tour du monde à la voile par les deux pôles, passage du Nord-Ouest à la voile et accessoirement quelques compétitions sportives de haut niveau, un Ironman, l’Ultra Trail du Mont-Blanc, etc.

Ce sportif complet a commencé sa carrière sur les bancs de l’Hydro de Marseille, puis a navigué sept ans à la CGM comme officier polyvalent. Au milieu des années 80, il pose sac à terre et commence une carrière dans le recrutement chez Mercury Urval avant de créer sa propre société Euroman. En 2001, il décide de vendre la société pour se consacrer à ce qu’il appelle lui-même sa deuxième carrière, celle d’un compétiteur aventurier à la poursuite de défis sportifs. Il se lance alors dans un projet « fou » : l’enchaînement de 3 épreuves sportives de haut niveau dans 3 disciplines distinctes, en solitaire. Il choisira moto, voile et alpinisme. C’est le début d’une formidable saga qui le mène aujourd’hui au Nord du cercle polaire arctique. Durant cette décennie de défis, il crée l’association « Respectons la terre » qui fédère les sportifs-aventuriers afin de vivre des expéditions communes et d’établir de nouveaux records. La notion de performance sportive reste importante à ses yeux, avec l’idée d’écologie qui s’est imposée au fil des expéditions.

Déposé sur la plage de Wales par le remorqueur d’expédition Le Manguier, commandé par Philippe Hercher, Charles Hedrich accompagné de son fils Nelson a attendu une quinzaine de jours la bonne fenêtre météo. Wales est un village Inuit d’une cinquantaine d’habitants à moins de 200 km au Nord de Nome, situé à 60 km du détroit de Béring, sous le cercle polaire arctique. Les conditions ne sont pas là : entre le vent et les glaces en mouvement, la sécurité de l’aventurier n’est pas assurée. S’il ne s’agit pas d’un record, mais d’une première, la notion de temps est tout de même essentielle. Charles Hedrich doit arriver fin septembre au plus tard, sinon, après, les glaces refermeront le passage.

Le 1er juillet Michel Meulnet, le routeur météo, donne finalement le feu vert. Charles entame cette première en solo pour rallier Point Hope en 3 à 4 jours de mer. Son défi est suivi par The Ocean Rowing Society, organisme officiel de validation des records et premières à la Rame dans le monde. En quelques jours il franchit le détroit de Béring, le cercle polaire arctique et traverse la mer des Tchouktches. Charles subit un fort vent du Nord. Il ne peut progresser et son ancre flottante ne le freine pas. Il recule. Il doit s’arrêter au bout de 8 jours avant Point Hope, sur la grève de Kivalina, le temps de ravitailler et de se reposer.

Premier gros temps. Charles met 5 jours à franchir le Cap Lisburne, se couche plusieurs fois sans faire de looping, mouille son ancre marine à toucher la côte pour éviter de reculer. Vents contraires, courants tourbillonnants, Charles se bat au quotidien contre les éléments instables sur cette Mer des Tchouktches. Grisaille et pluie, jours qui défilent et vivres qui baissent. Objectif Point Lay, pour un second ravitaillement.

Le 24 juillet, le Rameur des glaces approche de la pointe de Barrow, extrémité Nord de l’Alaska pour rejoindre la mer de Beaufort. Charles espère rencontrer des conditions plus clémentes. Malheureusement, alors que la canicule touche la France, Charles est bloqué par la glace. Le retard de la fonte des glaces par rapport aux années précédentes semble se confirmer. Finalement la pointe de Barrow est franchie début août. La météo est très instable, changeante, malgré les prévisions. C’est sans doute l’aspect le plus inattendu et difficile à gérer. Des coups de vent violent imprévisibles et très dangereux pour le rameur. L’embarcation s’est couchée plusieurs fois, a été rejetée à la côte… Parfois il faut se résoudre à se mettre à l’abri pendant des heures ou des jours. Les courants de ces mers arctiques sont difficiles à gérer. Charles a trouvé le truc passant par les lagunes ou en se déplaçant sur le côté de la veine où un courant inverse est souvent présent. Les imprévus de l’aventure sont toujours là… Avec des rencontres tout aussi improbables : « Mais qui ronfle si près de mon oreille en mer de Beaufort ? De nuit une baleine très culottée a légèrement soulevé le rameur… Amicale ? Une rencontre unique sous haute tension. »

Route vers Prudhoe Bay, le plus grand champ pétrolifère d’Amérique du Nord exploité par plus de 10 000 travailleurs. Charles Hedrich raconte son arrivée surprenante sous de telles latitudes : « Prudhoe bay… ce sont des champs de pétrole et de gaz situés au Nord de l’Alaska qui ravitaillent une partie des États-Unis. Cet espace de forage est très sensible et surveillé. Je suis arrivé en zone interdite, dans un premier temps l’accueil des policiers a été plutôt musclé ! Ils m’ont “extrait” de la zone. Voir débarquer un petit rameur n’était pas prévu au programme ! J’accrochais le bateau sur la berge quand un policier m’a vu. Je pense qu’il me prenait pour un terroriste… ou un martien ! Personne ne se balade dans cette région interdite, et surtout en cette saison des ours blancs… Il y a danger absolu. C’était un peu comme dans un film, les renforts sont arrivés et ils m’ont questionné. Heureusement très vite j’ai pu leur montrer les articles parus dans la presse américaine à mon sujet, et ça s’est vite détendu. Au final ce fut un accueil extrêmement sympathique !

À Prudhoe Bay, l’équipe de soutien change. Nelson regagne la France, remplacé par sa femme et un autrefils, Patricia et Grégor Hedrich. Cette côte très Nord de l’Alaska est particulièrement sauvage, aucune route n’y mène ou ne la longe… sauf la Dalton Highway qui va à Prudhoe bay. Trouver les cartes des routes et les rares villages locaux, éviter les imprudences en cette saison des ours blancs et surtout ne pas se perdre dans la nature ont été de vrais défis pour la « Team support ».

Charles Hedrich repart rapidement pour profiter des bonnes conditions météo vers la frontière canadienne. Charles dessine une route inédite à la rame sur une côte occupée par des glaces tardives  et mouvantes selon le vent. La frontière entre Alaska et Canada, située sur le 141e méridien W, est franchie après 50 jours d’expédition et 1574 km parcourus. Après la frontière le Rameur des glaces a subi un gros coup de vent de 24 h… sous ancre, brassé et armé de patience en combinaison de survie dans la cabine pendant de longues heures. À la première accalmie, Charles reprend les rames et fonce ! Il a navigué sous la neige avec des températures négatives. Le 1er septembre le Rameur accoste enfin à Tuktoyaktuk, première étape canadienne. Tuktoyaktuk est un village Inuit de presque 1000 habitants, aussi appelé « Tuk ». Anciennement connu sous le nom de Brabant Port, rebaptisée en 1950 ce fut le premier endroit au Canada à retrouver son nom traditionnel qui signifie « comme le Caribou ». Charles y a fait escale en 2009, lors de son tour du monde par les deux pôles, à bord du Glory of the sea.

Charles repart vers le Cap Dahlousie. En passant ce dernier cap, il est cueilli par des rafales de 35 à 40 nœuds. Ces coups de vent lèvent très vite à cause du manque de profondeur. Les vagues se forment et s’écrasent un peu comme au bord de la plage et déferlent sur les petites embarcations comme le Rameur des Glaces. Ce dernier est solidement amarré avec ses deux ancres sur un banc de sable sécurisant. 15 heures durant, de nuit, il est secoué, soulevé, tosse sans relâche. Les éléments naturels n’ont pas d’horaires ! Le premier banc de sable étant submergé par la mer, Charles a dû rejoindre un perchoir plus haut.

Lorsque le vent se calme, le dernier banc de sable, gorgé d’eau, refuse de le libérer. Le bateau fait ventouse et Charles s’enfonce en tentant de le pousser. Après plusieurs heures d’insuccès, il s’est vu planté pour de bon, mais ses neurones n’ont fait qu’un tour « j’y arriverai ». Mots clés de l’aventure sportive. Un bidon de stockage rempli de sable, enfoui dans ce même sable comme point d’appui : un point fixe pour poser les pieds et pousser le rameur. Et ça a marché, après 12 h d’effort. Comme toujours la différence entre la réussite et l’échec tient à très peu de choses, mais lorsqu’on est déterminé on sait qu’après des heures de tempête ça peu enfin bouger.

Nouveaux coups de rames vers le Cap Bathurst, mais déjà un nouveau coup de vent est annoncé. La glace est de nouveau présente. Elle bloque le passage du Nord-ouest sur toute sa largeur, mais elle bouge, évolue, s’ouvre. Charles doit trouver la voie le long de la côte pour traverser le golfe d’Amundsen et poursuivre sa longue aventure vers Cambridge Bay.

Depuis plusieurs jours Charles Hedrich navigue entre de gros glaçons instables, formant des verrous naturels aléatoires sur sa route. Les températures sont négatives et les coups de vent se succèdent. Le danger est bien réel. Le rameur risque d’être écrasé par les blocs de glace. Cette année le réchauffement climatique n’est pas au rendez-vous en Arctique. En 2012 le passage s’est refermé vers la mi-octobre, un mois et demi plus tard que cette année. L’hiver est bien là.

Charles décide de faire demi-tour et rejoindre la terre hospitalière la plus proche Tuktoyaktuk, village du Grand Nord canadien mettre son Rameur des Glaces à l’abri pour l’hiver. L’Aventure c’est ça. Réagir sur le terrain, décider, éviter la catastrophe. Sportif aventurier, mais pas fou furieux. Il a parcouru toute cette partie en solo. Ses équipiers devront attendre l’été prochain, en 2014 la fin de cette expédition pour goûter des joies et difficultés de cette première mondiale à la rame.

Préparation du sportif-aventurier Charles Hedrich pour son déf

NB : Nous vous tiendrons informés de la suite des défis de Charles Hedrich dans un prochain Jeune Marine. Vous pouvez le suivre sur le web : http://charleshedrich-nordouest.blogspot.fr/

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