François THOMAS, Président de SOS Méditerranée

Avoir usé ses fonds de culotte sur les bancs des écoles d’Hydro avant de sillonner les mers du monde en exerçant différentes fonctions à bord des navires de commerce permet aux officiers de la marine marchande d’acquérir une expérience unique en son genre. Une expérience et surtout un état d’esprit que s’arrachent de nombreux chefs d’entreprises, cette rubrique PORTRAITS  en est une brillante démonstration ! Aujourd’hui, coup de projecteur sur le parcours de François THOMAS, actuel Président de l’association humanitaire de sauvetage en mer SOS MEDITERRANEE, entré à l’ENMM du Havre en 1974 et maintenant « à la retraite », après 45 années de service dans le monde maritime. François THOMAS a navigué sur les vraquiers Dreyfus, tremplin pour aborder de nouvelles responsabilités au sein du groupe SGS pendant une douzaine d’années riches en expériences pour le moins trépidantes. Un retour et une fin de carrière chez Louis Dreyfus Armateurs ont permis à François THOMAS de parfaire ses qualités d’homme de décision. Des qualités qui, ajoutées à l’expérience acquise chez SGS, en ont fait le successeur tout désigné de Francis Vallat à la tête de SOS MEDITERRANEE.

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François Thomas ©David Orme, SOS MEDITERRANEE

Votre parcours depuis votre entrée à l’ENMM.

En fait tout a commencé à l’école de Kersa où je suis entré en classe de première. Cela m’a permis à 17 ans de faire un premier embarquement de pilotin pendant l’été sur le M/V Malais des Messageries Maritimes pour une tournée du Nord. Le navire arrivait d’Extrême-Orient avec du divers, à l’époque pas de conteneurs mais des caisses de produits exotiques à décharger à Londres, Rotterdam, Hambourg… Cela me faisait déjà rêver et je regrettais de ne pas avoir embarqué avant.

Fin mai 1975, à la fin de la première année à l’ENMM du Havre, j’ai tout de suite embarqué sur le Cetra Lyra de Louis Dreyfus & Cie pour un tour du monde entre Le Havre et Fos via Panama et le cap de Bonne Espérance. Quelques jours après la sortie du canal de Panama nous avons été confrontés à un cyclone et j’ai essuyé pour la première fois de ma vie une mer très grosse avec des vents de plus de 70 nœuds. Lors de cet embarquement de plus de 4 mois, nous étions deux élèves à bord et le système SAXBY d’automatisation est tombé en panne. Les deux élèves ont donc été affectés au  quart machine avec un officier. J’ai beaucoup appris sur les paramètres températures d’échappement, pressions, les rondes etc. Lors de cet embarquement j’ai effectué mon premier passage de la ligne et ai obtenu mon certificat de baptême après la cérémonie traditionnelle. Sur le retour nous avons fait un voyage Australie/Fos via le Cap de Bonne Espérance, 45 jours de mer sans escale. J’ai débarqué le 3 octobre à Fos quelques jours avant la rentrée en deuxième année. Pour un début cela commençait bien ! En sortant de deuxième année j’ai embarqué sur le Gérard LD et au bout d’un mois d’élève pont j’ai été débarqué à Houston pour embarquer comme lieutenant dérogataire à Baton Rouge sur le François LD.  J’ai attendu une semaine à l’hôtel de Baton Rouge l’arrivée du navire et ai passé mon temps à réviser mes cours de calculs nautiques que j’avais emportés !

En sortant de troisième année, j’ai embarqué comme lieutenant sur le Robert LD exploité dans le cadre du pool Gearbulk. C’est l’un de mes meilleurs embarquements. L’ambiance à bord était excellente. Nous avons chargé du clincker à Caronte pour Norfolk avant d’aller charger du sel à Long Island (Bahamas). Puis suite à une avarie de panneau de cale, nous avons passé plus de deux semaines à Tampa en Floride. Ensuite Vénézuela pour un chargement d’urée pour le Brésil et retour sur l’Europe avec un chargement de soja sur Hambourg. J’ai eu droit à une nouvelle cérémonie de passage de la ligne « très salée » car j’avais oublié mon certificat de baptême obtenu lors de mon embarquement précédent.

J’ai effectué mon service militaire comme aspirant adjoint énergie propulsion sur l’aviso escorteur Commandant Bory basé à Papeete. J’ai embarqué à Nouméa alors que le navire arrivait de la zone océan indien, dès l’arrivée à Papeete nous avons commencé un long arrêt technique de presque 6 mois. Ensuite, quelques missions météo pour le centre d’expérimentation du Pacifique, des escales à Mururoa, aux Îles Australes et une tournée de représentation à Wallis et Futuna, en Australie, Nouvelle-Zélande…Je garde un bon souvenir de ce service militaire tropical, un peu moins des moteurs Pielstick de propulsion qui n’étaient pas toujours de tout repos.

Retour à l’ENMM du Havre en 1980 et obtention du DESMM en 1981. Ensuite j’ai navigué comme lieutenant, officier mécanicien et second capitaine jusqu’à l’obtention de mon brevet de Capitaine de 1ère classe de la Navigation Maritime. Embarquement sur plusieurs navires Gearbulk, Charles LD, Pierre LD et plusieurs embarquements consécutifs sur le Cetra Norma comme second capitaine. Je garde un très bon souvenir également d’un embarquement à Lisbonne comme second capitaine sur le Philippe LD. Cet embarquement a notamment consisté en des chargements de produits sidérurgiques à Immingham et Anvers pour une tournée des grands lacs américains : Erie, Toledo, Detroit, Duluth, Superior…A la fin du déchargement nous avons fait des fins de silo pour un chargement de différentes céréales. Je me souviens des très nombreux calculs de stabilité grain à   effectuer en fonction des modifications de plans de chargement. Il faisait déjà très froid et le navire était pris dans les glaces avant de descendre de Superior pour rejoindre le St-Laurent. Nous avons passé Noël dans le St-Laurent et j’ai débarqué à Rotterdam pour arriver chez moi en début d’année 1985.

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Louis Dreyfus & Cie – Cetra Norma – 1976 ©Gérard Cornier

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Louis Dreyfus & Cie – Pierre LD – 1980 ©Gérard Cornier

 

 

 

 

 

 

J’avais pour objectif de ne pas quitter la navigation sans avoir obtenu mon brevet de C1NM, ce fut chose faite en 1986 et je me souviens encore de mon débarquement à Auckland après plus de 4 mois d’embarquement. Ma descente de la coupée fut certainement la moins rapide de tous mes embarquements. Je savais que je quittais la navigation. Je devais passer devant un jury pour mon admission en 3ème cycle au CSTI (Centre Supérieur des Transports Internationaux) de Marseille mais je ne savais pas quelle serait la suite de ma carrière. Je me souviens également que les formalités à terre et l’accueil à bord du vol Auckland Honolulu sur Air New Zealand n’étaient pas très chaleureuses. Le sabotage du Rainbow Warrior de Greenpeace datait de moins d’un an et était encore très vivant dans les mémoires des Néo-Zélandais.

En 45 ans, Je n’ai jamais quitté le milieu de la marine marchande. Après ma période de navigation et une année complémentaire de formation au CSTI de Marseille, j’ai effectué mon stage de fin d’études chez Eltvedt & O’Sullivan à Marseille et mon mémoire sur l’expertise dans le cadre des P & I. Ensuite j’ai travaillé pendant un an dans la manutention portuaire à Douala comme adjoint au directeur de l’acconage de la SOAEM.

En 1989 la société SGS avait gagné un important appel d’offres européen pour effectuer le monitoring des aides alimentaires livrées par l’Union Européenne. Le monitoring était le nom retenu par la Commission de Bruxelles pour un service combiné, qui allie les techniques de contrôle qualitatif, quantitatif et analyses, le métier de base de la SGS, et l’expertise en matière de transit, de stockage, de la manutention et du transport. J’ai d’abord été recruté en tant que chargé d’études, chef de projets avant de devenir directeur du département. A la fin de l’année 2000, nous avons décidé de ne pas répondre à l’appel d’offres lancé par la Commission européenne, la SGS m’a alors proposé de prendre la direction d’une filiale à l’étranger. Cela ne correspondait pas à mon projet professionnel. J’ai donc quitté la SGS début 2001 pour rejoindre à nouveau la société Louis Dreyfus (devenue Louis Dreyfus Armateurs quelques années plus tard lorsque Philippe Louis Dreyfus a repris tous les actifs maritimes du groupe). J’ai exercé les fonctions de DPA (personne désignée ISM), directeur QHSE (Qualité, Hygiène, Sécurité, Sûreté, Environnement) du groupe. Ces 17 années ont été passionnantes, dans cette activité j’ai eu à gérer des navires transport de colis lourds, des vraquiers, du transport de gaz, des navires à passagers y compris HSC, des navires sismiques et scientifiques, des navires câbliers et sous 10 pavillons différents. Je suis parti en retraite le 31 décembre 2018.  Ces années chez Louis Dreyfus Armateurs ont été très actives professionnellement avec de nombreux voyages internationaux. J’ai eu la chance d’avoir été confronté à une mise en place de l’ISM chez LDA facilitée par le soutien total du Président et l’engagement des navigants. J’aurai donc passé presque 30 ans de ma carrière chez Louis Dreyfus.  J’exerce aujourd’hui occasionnellement une activité free-lance d’auditeur qualité, ISM et ISPS à côté de mon engagement bénévole pour SOS MEDITERRANEE.

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SOS Mediterannée – Ocean Viking ©Hannah Wallace Bowman/MSF

Vous avez suivi de nombreuses formations : pourriez-vous nous préciser les raisons de cette multiplicité de formations et celle ou celles qui vous ont le plus apporté dans votre sphère professionnelle ?

C’est le propre de la vie professionnelle depuis déjà plusieurs années d’être amené à toujours se perfectionner, se tenir à jour, s‘adapter aux évolutions du métier. J’ai eu la chance aussi de travailler dans des entreprises comme Louis Dreyfus Armateurs et SGS qui ne mettaient pas de frein à ces besoins en formations. Lorsque j’ai arrêté de naviguer pour des raisons familiales après avoir obtenu mon brevet de C1NM, j’ai pu bénéficier d’un Fongecif via Louis Dreyfus & Cie et suivre une formation d’un an pour élargir mes connaissances du transport maritime à l’ensemble des moyens de transport, j’ai ainsi obtenu un DESS transports internationaux. Cette formation m’a ensuite été bien utile à la SGS où j’avais à gérer surtout des problématiques maritimes mais aussi parfois des transports terrestres ou aériens. J’ai suivi également dans ce cadre des formations sur les caractéristiques des céréales que nous avions à contrôler au départ et à l’arrivée des cargaisons à destination des pays bénéficiaires tels que le Bangladesh, la Corée du Nord ou les pays de la corne de l’Afrique.

Lorsque je suis revenu travailler chez LDA en tant que sédentaire en 2001, j’ai dû suivre une formation de radioprotection pour superviser le chargement d’un conteneur de matière radioactive sur un navire colis lourd. Ensuite en fonction de l’évolution de la réglementation ou des pavillons, il a fallu suivre la formation de CSO. J’ai suivi également entre autres une formation de PSCO afin de mieux appréhender la méthodologie des très nombreux PSC qui ont lieu sur les navires et aider les navigants à les anticiper.

Quels enseignements avez-vous retenus de votre passage dans le monde de la marine marchande ?

C’est un métier dans lequel l’humain a une très grande place, j’y ai côtoyé des gens exceptionnels. C’est aussi un métier de rencontres et de solidarité, il  crée des liens, rarement des ruptures, même s’il  peut y avoir parfois des tensions et des personnes avec lesquelles on ne souhaitait pas rembarquer ! La polyvalence est un plus qui élargit nos compétences. Nous avons des responsabilités importantes rapidement et nous devons nous débrouiller. Cela m’a beaucoup servi dans la suite de ma carrière. Nous travaillons dans un milieu multiculturel, nous devons nous entendre, cela ouvre aussi des portes.

Quel est votre meilleur souvenir de votre navigation ?

Il est difficile de faire le tri, ce sont des plaisirs et des joies très simples qui sont anciens mais qui sont encore très vivants : la réalisation d’un point d’étoiles, son calcul et pouvoir dire « on est à cette position » après plus d’une semaine d’estime en raison de mauvaises conditions météos persistantes ! La réception et la lecture de plusieurs lettres numérotées de sa famille après des semaines sans nouvelles est également un souvenir formidable que je n’oublierai jamais. Egalement des sensations et des odeurs lors d’une escale dans un terminal perdu en pleine forêt amazonienne. Lorsque l’on a passé des semaines en mer, les sens sont plus sensibles et l’odeur de la terre, la sensation de marcher sur quelque chose de plus souple, les sons de la forêt  sont des joies toutes simples dont je me souviens encore aujourd’hui. Le passage du Cap Horn, le passage par Magellan, la navigation entre Vancouver et le Sud de l’Alaska au milieu des forêts, la navigation dans les grands lacs américains avec des produits sidérurgiques à l’aller et des céréales au retour…

Les quarts de nuit avec un firmament magnifique… Je pourrais en écrire des pages !

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Interview

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