Interview Patrice Laporte, DG ENSM, pour Jeune Marine

Après l’avis favorable du CA de l’ENSM du 26 février 2016, vous avez pris la direction de l’ENSM le 1er avril 2016. Depuis cette date vous multipliez les déplacements pour rencontrer des élèves, professeurs et personnels administratifs, pour mieux appréhender les défis de l’école. Quelle est aujourd’hui la situation de l’école ?

Il faut reconstituer le contexte. Lorsqu’en 2010 les 4 ENMM ont fusionné pour devenir un établissement public, un certain nombre de réformes ont été menées à marche forcée, sous la pression des événements. Pour moi, cela a généré deux points de crispations.

Le premier, faut-il conserver deux sites ou les quatre ? Le deuxième, c’est la délivrance du diplôme d’ingénieur.

Une décision politique a été prise de maintenir les quatre sites en leur attribuant une spécialisation. Le projet d’établissement a été élaboré dans ce sens et validé le 13 décembre 2013 par le conseil d’administration de l’ENSM. Le contrat d’objectifs et de performance signé avec le ministère de tutelle pour la période 2015-2017 confirme cette exigence de spécialisation des quatre sites. La spécialisation des sites est en cours. La phase transitoire va encore durer deux ou trois années. J’ai reçu une lettre de mission qui reprend point par point les objectifs du contrat signé en 2015 avec le ministère. On s’y tient et on continue.

Concernant la délivrance du titre d’ingénieur, il a fallu concilier les exigences de la STCW et de la CTI. On est passé d’un cursus 5.0 (en cinq ans) à un cursus 5.5 revisité avec quelques ajustements, qui à mon sens tient la route et ne devrait plus changer. Ce cursus 5.5, aucun élève ne l’a connu. C’est vrai, il y a eu trois années de flottement avec de nombreux problèmes pour les élèves, notamment les embarquements. Aujourd’hui, je pense que c’est résolu. Voilà pour le contexte.

Quelles sont les actions prioritaires que vous souhaitez engager ?

Maintenant, comment je vois mon action ? Il n’y a rien de révolutionnaire. Si je m’écarte de ma lettre de mission, je ne vais pas rester très longtemps Directeur général de l’ENSM.

La première action en interne, c’est stabiliser l’existant. On voit bien que les personnels et les élèves étaient complètement traumatisés. Ce profond malaise a rejailli sur les enseignements. Aujourd’hui on a une situation qui tient la route. On ne fait que des ajustements à la marge. Il faut être capable d’évaluer les résultats concrets de ce qui a été mis en place, avant de décider de modifications éventuelles. En particulier les épreuves des concours et le contenu des enseignements. Cette action en interne peut donner l’illusion d’une certaine immobilité. Il n’en est rien. Cela mobilise toute mon énergie et une grande partie de mon temps passé dans les transports entre les quatre sites. Mon constat est celui de quatre équipes performantes, mais qui ne travaillent pas ensemble. Le premier enjeu va être de les faire travailler ensemble, sachant qu’une certaine rivalité avait été exacerbée par la menace de fermer certains sites, ce qui rend le challenge difficile. Pour cela, tous les quinze jours une revue de direction réunit les quatre sites, obligeant les gens à se parler. Je suis relativement confiant, les choses vont rentrer dans l’ordre.

Aujourd’hui ma plus agréable surprise est l’équipe à la direction des études constituée de François Le Bourhis, d’origine marine marchande et de Fabrice Moret-Bailly d’origine universitaire. Cette équipe fonctionne remarquablement bien. Elle a réussi à fédérer les sites autour d’un référentiel pédagogique commun. Autre agréable surprise, les gens travaillent énormément et sont motivés. Maintenant, il s’agit de les faire travailler ensemble.

Après, il y a la mise en place d’un conseil de perfectionnement qui nous a été demandé par la CTI. C’est l’écoute client d’un point de vue qualité. Une fois par an, nous rencontrons les employeurs potentiels de nos élèves, armateurs et industriels du paramaritime. On discute des mesures éventuelles à mettre en place pour répondre à leurs besoins. Ce conseil de perfectionnement doit se réunir pour la première fois à la fin de l’année 2016. C’est un point fondamental.

Le cadre général est fixé, à nous d’en tirer le meilleur pour faire en sorte que les quatre sites soient viables. Il faudrait pour cela réaliser le déménagement de Nantes et de Saint-Malo, car ce sont des locaux vétustes qui coûtent cher en entretien. À Nantes, il y a un projet d’installation sur le campus de l’École Centrale de Nantes. Sur le même principe qu’au Havre, il y aurait un financement reparti entre l’État, la région Pays de la Loire, Feder (européens) et de l’École Centrale elle-même. C’est un projet plein d’intérêts pour nous. Concernant Saint-Malo, la ville est extrêmement attachée à l’école. Il y a un campus universitaire qui se met en place à Paramé, avec le Lycée maritime et un IUT. La mairie nous a réservé un terrain. Après il faut construire un financement sur le même principe que Nantes.

Second point vis-à-vis de l’extérieur. Il y a eu une crise de confiance avec les armateurs. Il est nécessaire de renforcer le dialogue avec eux. Nous sommes en train de signer un partenariat stratégique avec Armateurs de France, afin de sécuriser l’embarquement de nos élèves et mieux ajuster nos programmes de formations aux besoins des armateurs. Nous devons nous ouvrir sur l’extérieur pour augmenter la notoriété de l’école et ouvrir ainsi une base plus large de recrutement. Il faut sortir du recrutement traditionnel régions littorales ou cursus familial en s’ouvrant au monde universitaire avec la normalisation avec le processus de Bologne LMD (License, Mastère, Doctorat) qui a été adopté. Pour la filière machine de Saint-Malo qui se fait également en trois années, une démarche est en cours pour obtenir l’homologation L3. Les élèves sont clairement intéressés par cette démarche.

Nous développons des cursus universitaires avec d’autres partenaires. Il existe déjà par exemple le DU Expert maritime avec l’université du Havre (6 étudiants séniors NDLR). Un projet de mastère Écogestion du navire avec l’École Centrale de Nantes. C’est une spécialisation en un an pour des personnes ayant déjà navigué, se destinant à travailler dans les services à terre des armateurs. On a donc des projets. On a été sollicité par l’ESSEC pour la mise en place de sa chaire Océan. L’idée est de transmettre une culture maritime, shipping et portuaire, à des étudiants ayant un profil de manager. Travailler en collaboration avec d’autres établissements supérieurs ou des industriels dans le cadre d’appels à proposition européens. On a un certain nombre de projets en cours. Aujourd’hui, on est plus sollicité que ce qu’on est capable de fournir. Dans le domaine du para maritime, nous recherchons également des établissements supérieurs européens, dans lesquels nos élèves pourraient faire leur année de M2. Je pense que cela rendrait la filière plus attractive. On a des pistes avec des universités anglo-saxonnes. J’espère avoir plus de concret d’ici la fin de l’année.

Le financement a été la préoccupation principale de votre prédécesseur. L’ENSM a-t-elle les moyens financiers pour finaliser la réalisation du contrat d’objectifs et de performance (COP) ?

Dans un contexte d’économies, l’État demande aux établissements publics de s’autofinancer pour une large part de leurs budgets. Pour moi, il n’y a qu’une seule solution, c’est développer la formation continue, en la professionnalisant. On répond aux demandes qui nous sont faites, dans un marché quasiment captif avec la STCW. Mais c’est de moins en moins vrai, avec un marché européen ouvert. Ces formations doivent rester concurrentielles. On doit également les diversifier, notamment dans le domaine du paramaritime. Aujourd’hui, les industriels de l’éolien en mer réfléchissent à la manière d’assurer la maintenance des parcs éoliens. Un certain nombre de techniciens devront être « maritimiser », avec des formations Sécurité, notamment avec l’utilisation de moyens héliportés. Dans le cadre du projet CESAME 2 à Saint-Malo, qui permettrait par exemple de mettre en œuvre une cabine d’hélicoptère immergée pour apprendre les techniques de sauvetage. Le financement de ce projet n’est pas bouclé pour l’instant. Nous avons reçu 250.000€ des collectivités locales, mais on n’arrive pas a mettre en place le montage financier dans le cadre d’un partenariat public-privé. La piste danoise avec Falk n’a pas abouti, vraisemblablement en raison de la crise de l’off-shore. Il y a deux difficultés. Une nouvelle loi encadre mieux ces financements public-privé afin d’éviter certaines dérives, mais elle fixe le seuil de financement à 5 millions d’euros. Or notre projet est d’environ 3 millions d’euros. Il va falloir prendre son bâton de pèlerin pour essayer de convaincre la Région, les collectivités de la pertinence à maintenir ce centre, mais aussi trouver des partenariats avec d’autres organismes de formations agréés, pour mutualiser les moyens.

Comment l’ENSM peut-elle participer à la reconnaissance des officiers français à l’étranger ? Avez-vous quantifié le pourcentage d’expatriation sous pavillons étrangers des jeunes officiers ?

Il existe un grand paradoxe dans cette école. Alors que le shipping est totalement mondialisé, notre ouverture de l’école à l’international est voisine de zéro. Il y a des partenariats en cours de signatures avec nos homologues en Tunisie et en Algérie. Nous avons plusieurs missions en Afrique de l’Ouest (Angola, Sénégal, Côte-d’Ivoire) prévues prochainement. (Cela reste dans la sphère francophone, NDLR). Dans le cadre d’une mission organisée par le pôle mer Bretagne – Atlantique, un professeur de Saint-Malo va aller découvrir un institut maritime de formation de mécanicien au Québec délivrant un titre d’ingénieur.

Dans l’ouverture sur l’extérieur, je souhaiterais que l’on fasse la promotion de la polyvalence auprès des armateurs étrangers. Aujourd’hui, les armateurs français en sont très satisfaits. Si les compagnies françaises en sont satisfaites, il n’y a pas de raison pour que les armateurs étrangers n’en tirent pas bénéfice. Là aussi, il va falloir prendre son bâton de pèlerin pour essayer de les convaincre.

À la demande de la CTI, nous mettons en place un OFIP (Observatoire de la Formation et de l’Insertion Professionnelle). L’idée est de faire des enquêtes sur le déroulement de carrières des anciens élèves. Aujourd’hui nous n’avons aucune statistique sur l’emploi des anciens élèves de notre école. Il est temps de mettre en place cet observatoire. Les premières enquêtes vont avoir lieu en juin.

Revenons aux deux points de crispations : le maintien des quatre sites et le diplôme d’ingénieur. Quels sont les avantages des quatre sites ?

 À titre personnel, je suis convaincu de la pertinence de garder les quatre sites. Pas dans les conditions actuelles, où il y a une dispersion des services pour des raisons historiques qui complique la gestion, mais d’abord quatre sites extrêmement pertinents. Marseille bénéficie de la proximité de sièges sociaux d’armateurs. Quitter Marseille serait une hérésie. Le Havre est une grande place portuaire avec un site tout neuf. Quitter Le Havre serait impensable. Saint-Malo a une lourde tradition maritime. Dans la région de Saint-Malo, on recrute beaucoup de marins. Cela me semble peu opportun de quitter cette ville. Quant à la filière paramaritime, Nantes est la mieux placée. Elle bénéficie d’un écosystème favorable, notamment concernant la filière écoshipping. Quitter Nantes serait une erreur, avec la perte de synergie avec l’École Centrale de Nantes. Si on ne subit de nouvelles tourmentes, comme il y a eu lieu ces dernières années avec la remise en cause des quatre sites, le projet d’établissement doit pouvoir se poursuivre.

Pensez-vous avoir atteint vos objectifs conciliant les impératifs du diplôme d’ingénieur exigé par la CTI, tout en répondant aux exigences des conventions STCW, sachant que l’ENSM va être à nouveau auditée fin 2016 par l’EMSA?

Oui, je suis confiant. Les réformes ont été conduites à marche forcée. Des enseignements ont été rajoutés pour cadrer à la STCW. On manque de recul pour juger de leur pertinence. Les élèves ou jeunes officiers qui sortent et qui sont présents sur les passerelles ou dans les machines ont essuyé les plâtres de la réforme. Pour l’instant, aucun jeune officier n’a suivi le nouveau cursus dans son intégralité.

Je suis convaincu que le cycle actuel convient. On a rajouté un semestre pour délivrer aux jeunes les compléments d’enseignement maritime. C’est très bien comme cela. Le débat qui existe aujourd’hui sur le diplôme d’ingénieur ressemble étrangement à celui sur la polyvalence dans les années 70.

 La principale difficulté rencontrée par les élèves de la filière 1 est de pouvoir effectuer dans les temps la navigation exigée pour intégrer la 5ème année. Pourquoi ne pas proposer une année de césure aux étudiants, en supplément de l’année M1, comme cela se pratique couramment dans les écoles d’ingénieurs ou de commerce ?

 Pour la CTI, on ne peut pas faire de formation pendant une année de césure. L’année de césure doit être consacrée à un autre projet. La navigation demandée durant l’année M1 est considérée comme de la formation. Le problème du statut d’étudiant pendant les années de césure est flou. Embarquer, est-ce de la formation ? Là, il y a un problème d’interprétation. La formation en 5 ans et demi laisse de la souplesse dans la gestion des embarquements. La formation vient d’être homologuée et il serait prématuré d’y introduire à nouveau des changements

(Propos recueillit par Jean-Vincent Dujoncquoy, le 17 mai 2016, publié dans le numéro 234 de la revue Jeune Marine)

 

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