Loi de la mer: Le dernier à quitter son bord

Par Eric Blanc

Le courage physique n’est pas une qualité intrinsèque dont certains hériteraient au berceau et dont d’autres seraient désespérément démunis. Le courage peut être une affaire de circonstances quand celles-ci révèlent une énergie assoupie par une vie routinière. Il peut être inconscient quand le héros d’un jour a agi dans l’ignorance des risques encourus. Certains semblent en avoir fait un métier, mais savent au contraire peser professionnellement les risques qu’ils vont affronter, et mettre en œuvre méthodes, expérience et entraînement, ce qui ne retire rien à l’admiration qu’on leur doit. Enfin, il n’est pas rare que l’action appelle le courage quand la nécessité de lutter brûle l’adrénaline et la refuse ainsi à la panique que la situation pourrait susciter.

La peur est comme le mal de mer : celui qui affirmerait n’y avoir jamais succombé au cours de sa navigation ne serait pas crédible. La peur d’un jour est le combustible de la raison des jours suivants : elle est une prise de conscience. La lutte contre sa peur, qui est la forme aboutie du courage, requiert d’abord une conscience aigüe des risques à affronter et une connaissance des actions à conduire, fondée sur la réflexion puis sur l’entrainement, et enfin sur la solidité d’une équipe décidée à faire front. Mais au-delà ?

Quelle force pousse donc des marins à braver la tempête pour honorer un SOS ? Comment font les hommes de la SNSM pour quitter leur lit chaud et se lancer en pleine nuit sur une mer déchaînée à la recherche d’un voilier désemparé ? Pourquoi tel capitaine va-t-il lutter jusqu’au bout pour donner une chance aux derniers hommes de quitter son bord ?

Cette question est une énigme humaine venue de notre lointain passé. Énigme parce qu’elle échappe à tout raisonnement rationnel et comptable. On ne sauve pas pour être sauvé un jour. Énigme parce qu’elle ne répond à aucun raisonnement cartésien. Énigme parce qu’elle cherche et cherche encore la source de ce courage qui donne la force aux hommes de se surpasser face à la sombre immensité de l’océan.

L’histoire est riche de ces capitaines héroïques refusant de quitter leur bord tant que le dernier passager ou le dernier matelot n’aura pu le faire. Nos temps modernes sont tentés de qualifier ce comportement de romantique et ceux qui l’honorent de nostalgiques. Au moment où les multinationales présentent à leurs employés leur charte des valeurs, pâle substitut aux valeurs morales traditionnelles, l’éthique des marins paraît difficile à apprécier, sauf à travers les scénarios d’Hollywood.

Pourquoi la tradition a-t-elle érigé en principe éthique cette grande solidarité des gens de mer devant les dangers de l’océan, et le devoir du capitaine de quitter son bord le dernier ? S’il est difficile d’extraire toutes les racines de la tradition pour les mettre en lumière, on peut cependant tenter d’en comprendre les fondements.

La première raison d’être de ces principes éthiques est d’aider ceux qui ont accepté des responsabilités à les assumer pleinement et en toutes situations. Le capitaine, à qui l’on a donné mandat de ramener ses hommes et son navire et pour qui la solidarité face au danger est un devoir, a besoin de règles claires pour juguler sa peur et contrôler son comportement. « Le dernier à quitter son bord » : cette phrase limpide résume mieux la teneur de sa responsabilité qu’une longue et sèche fiche de poste ou de mission. Elle dit tout, elle contient tout : tu veilleras sur tous ceux qui travaillent sous ton commandement et en toutes situations, même extrêmes. Tu ne feras pas passer ton intérêt avant celui des hommes qui œuvrent à ton bord car tu as accepté d’en être responsable, et parce qu’ils ont admis d’obéir à tes ordres.

Quand une terrible inquiétude nous gagne face à l’incendie qui se propage, à la gîte qui s’accentue, aux vagues qui déferlent sur le pont, ces vieux principes éthiques nous aident à lutter contre nos peurs et nos paniques et nous empêchent de nous dérober. Cette sentence que nous lègue l’histoire de la mer résume en quelques mots le poids des responsabilités et la posture qu’elles exigent. Si certains managers terriens peuvent se dérober sans que la société n’y voie malice, le marin répondra de ses dérobades devant les siens et devant la société qui reconnaît encore la grandeur de son isolement. Quand son ventre se noue et que sa gorge se serre face au danger physique ou devant une décision critique, l’idée que tous jugeraient sévèrement sa dérobade ne peut que raffermir une volonté vacillante. Telle est la vertu d’une règle extrême, brève et limpide. L’opprobre et la honte sont des potions bien amères à boire pour le restant d’une vie : Francesco Schettino, capitaine failli du Costa Concordia

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