PORTRAIT: Frédéric Moncany de Saint-Aignan, Président du Cluster Maritime Français

Par Jacques Mevel, publié dans le numéro 234 de la revue Jeune Marine.

La série « PORTRAITS », initiée par Jean-Vincent Dujoncquoy, a montré aux lecteurs de JEUNE MARINE combien la formation dispensée dans les écoles d’Hydro ouvre des horizons très variés à qui sait sortir d’un sillon bien tracé au sein d’une compagnie de navigation.
Aujourd’hui, Frédéric Moncany de Saint-Aignan nous dépeint un cursus très classique à la base, déroulement de carrière prometteur dans une grande compagnie de navigation puis bifurcation vers le pilotage maritime. Des prises de responsabilités au sein de sa station le mènent à la présidence du Pilotage français et à  s’impliquer fortement dans l’Association internationale des pilotes maritimes. Ses qualités humaines et son sens du dialogue n’ont pas échappé à Francis Vallat qui cherchait un successeur pour le remplacer à la tête du Cluster maritime français. Au lieu de retourner en Seine pour y grimper les échelles de pilote, Frédéric Moncany a troqué la veste de mer contre le costume qui convient au nouveau représentant des quelque 400 entreprises adhérentes du CMF.
Les micros qu’il tient dorénavant en main ne sont plus ceux des VHF des passerelles mais ceux que l’on tend aux conférenciers et VIP des cercles de décideurs. Il vient d’ailleurs d’être reconduit dans ses fonctions lors de la dernière AGO du Cluster le 26 mai.

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Votre parcours depuis votre entrée à l’ENMM ?

C’est en 1976 que j’ai franchi le portail de l’ENSM de Sainte-Adresse, en même temps que Patrice Laporte, l’actuel Directeur général de l’ENSM. Premier embarquement d’élève en 1977 à la CGM, lieutenant en 1979, toute ma carrière de navigant dans cette compagnie, à bord des navires AUNIS, SIBELLIUS, les FORTs, les POINTES, MONET, ZAMBEZE, ROUSSEAU, ATLANTIC CARTIER etc…Dernier « embarquement » à terre, à Hambourg, en qualité de Ship planner pour le compte d’Eurosaal, un consortium dans lequel la CGM organisait ses lignes commerciales de la côte Ouest de l’Amérique du Sud, en partenariat avec des Belges, Hollandais, Finlandais, Chiliens, Péruviens, Panaméens.

Ensuite une longue préparation au concours du Pilotage de la Seine où je fus nommé le 20/09/90. Découverte de cette profession qui fait partie des maillons incontournables de l’organisation portuaire, poursuite d’un métier que j’aime : la conduite d’un navire pour le mener à bon port. J’en assurai la Présidence de 1999 à 2003, regrimpai les échelles de pilote jusqu’en 2009, avant d’accéder à la Présidence de la Fédération Française des Pilotes Maritimes (FFPM), de 2009 à 2015. Vision plus large de la profession, observée, écoutée, conseillée depuis nos bureaux parisiens. Ce champ de vision du pilotage s’agrandit encore plus en 2010, car je fus élu Vice-Président de l’International Maritime Pilot’s Association (IMPA), une association qui regroupe plus de 8000 membres originaires de 54 pays. Ce fut là une expérience très gratifiante, de nombreux échanges avec des collègues de cultures différentes mais tous animés par la même volonté de promouvoir l’expertise du pilotage mais aussi d’améliorer le niveau de sécurité des opérations de pilotage. En décembre 2014, Francis VALLAT, figure emblématique du maritime français et fondateur du Cluster Maritime Français (CMF) me laissait la barre de ce gigantesque « porte-voix » de l’économie maritime française.

Le CMF est une association créée il y a dix ans par et pour les acteurs de l’économie maritime pour que la France prenne enfin conscience de son formidable potentiel d’économie bleue et de croissance bleue. Plus de 400 entreprises sont adhérentes du Cluster où l’on retrouve pêle-mêle armateurs, chantiers navals, le BTP impliqué dans le maritime, des avocats spécialisés, des banques, des courtiers, des assureurs, le monde de la pêche, du nautisme, de l’offshore, des énergies renouvelables, la formation et l’enseignement maritime, et j’en oublie beaucoup, ils me pardonneront.

Il faut que vos lecteurs sachent que le CMF s’est fixé plusieurs axes : le premier, c’est celui de créer des synergies entre membres, de constituer des groupes de travail dans lesquels on réfléchit sur un sujet précis, avec un rapport à la clé (par exemple, « l’image qu’ont les gens du maritime », la déconstruction des navires, etc…). Nous suscitons aussi la création de consortiums d’entreprises pour travailler efficacement sur des sujets aussi différents que les instruments de sécurité des navires, que l’exploitation des minerais des grands fonds ou encore les EMRs.

Le second axe, c’est celui de la communication institutionnelle : faire savoir aux décideurs le potentiel du maritime français. Tout cela se traduit par un point d’orgue que sont les Assises de l’économie maritime, manifestation annuelle en partenariat avec le journal le marin et le soutien de l’Institut français de la mer. Durant deux jours, 2000 décideurs de l’économie maritime se retrouvent au sein de conférences de haut niveau et de tables rondes autour desquelles les débats vont bon train, avec une présence politique de tout premier plan. C’est pourquoi je vous invite à nous rejoindre à La Rochelle les 8 et 9 novembre 2016 et au Havre en 2017.

Enfin, le troisième axe consiste en une action de lobbying auprès des décideurs politiques, administratifs ou économiques pour que les décisions soient toujours prises dans la recherche de l’intérêt général du maritime. Je ne vous cacherai pas que notre activité des prochains mois sera consacrée à la rencontre des candidats aux élections présidentielles, afin de les sensibiliser sur le formidable gisement économique que représentent la mer et les océans pour la France.

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Quels enseignements avez-vous retenus de votre passage dans le monde de la marine marchande ?

D’abord je tiens à préciser que ce monde, je ne l’ai pas quitté, je suis toujours dans le monde de la marmar au sens extrêmement large. Je suis tombé dans la marmite de l’économie maritime lorsque je suis devenu Président de la station de pilotage de la Seine. Par la fonction, j’ai été amené à entrer dans différentes sphères de l’économie portuaire (chambre de commerce, union des usagers, Propeller Club, port autonome….) et j’ai pu mesurer l’importance que pouvait avoir pour notre pays l’économie maritime et portuaire. Cette Présidence a vraiment été le point de départ d’un parcours qui m’a mené jusqu’à la Présidence du Pilotage français et international et maintenant à celle du CMF.

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Quels sont les atouts de « MarMar » qui vous aident aujourd’hui dans votre activité ?

C’est une connaissance assez transversale de beaucoup de secteurs du monde maritime, même s’il m’en reste encore certains à découvrir. Je baigne dans le monde de la mer depuis 40 ans et cela me permet de mieux appréhender la façon de faire, de travailler et l’approche des acteurs de ce monde. En bon manœuvrier, j’ai aussi appris que pour mener à bien un projet, la ligne droite n’est pas forcément le chemin le plus sûr. Il faut savoir composer avec les éléments et les circonstances pour atteindre le but fixé dès le départ.

Quel est votre meilleur souvenir de votre navigation ?

Souvenir basique : le quart de 4 à 8 sur une passerelle, au large, dans les mers chaudes, le soleil se lève, une journée nouvelle commence. Ce sont des moments qui pourraient sembler banals, mais je les ai savourés et j’y pense régulièrement. Un souvenir aussi, précis,  de pilotage : furie de temps en temps en baie de Seine, mer blanche, le patron de la pilotine est crispé mais confiant et me dépose à la volée sur un barreau de l’échelle de pilote du vieux rafiot grec : le commandant n’y croyait pas, il m’a accueilli comme un sauveur. Bon souvenir aussi de certains moments au cours de ces années de management et de gestion, lorsqu’on a réussi à convaincre ses interlocuteurs d’adhérer à un projet et de vous suivre pour sa construction. Satisfaction également par rapport à toutes les relations humaines que l’on peut tisser dans le monde maritime, monde dans lequel la parole donnée a encore un sens et où l’amitié professionnelle n’est pas dissociable de l’activité maritime.

Conseilleriez-vous aujourd’hui cette formation à un jeune, et pourquoi ?

Étant l’un des acteurs de l’économie maritime au sens large, il est évident que je ne peux que conseiller toute formation ayant trait au maritime car on ne peut exercer une profession maritime sans une solide formation. Aller en mer c’est quelque chose qui ne s’improvise pas, pour sa propre sécurité. Évidemment, dans ce cadre-là, je conseillerais la formation d’officier de la marine marchande, qui mène à de nombreuses carrières, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. C’est tous les jours que dans les entreprises, industries, cercles maritimes, notamment parisiens, je rencontre d’anciens marmar à des postes à hautes responsabilités. Je constate que de nombreux anciens navigants réalisent de brillantes carrières.

En tant que membre du Conseil d’Administration de l’ENSM, quelques mots sur la crise de l’enseignement maritime ?

Si la France veut garder un enseignement maritime, celui-ci doit s’ouvrir à des secteurs d’enseignement élargis : c’est cette crise de mutation que nous traversons. Il ne faut pas oublier les fondamentaux : il faudra toujours former les officiers de la marine marchande mais il faut penser à former à d’autres métiers liés à la marine marchande ou liés à la mer. C’est un changement de vision et donc une crise de mutation. Il faut accepter que nos écoles élargissent leur enseignement, telle a été la position du CMF depuis de nombreuses années, en prônant une Académie de la mer qui formerait des officiers mais également des ingénieurs pour les énergies renouvelables, la protection de l’environnement marin, etc… Ce pourrait être la voie de développement pour les 4 sites actuels de l’ENSM.

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