Radio libres

En cette journée internationale des droits des femmes, Jeune Marine, par la plume de Serge Dal Farra, revient sur le parcours maritime de trois d’entre elles qui, au milieu des années 70, ont posé sac à bord des navires de la marine marchande, dans un univers peu ouvert à la gente féminine. Témoignages souvenirs bien loin des préjugés, publié dans le dernier numéro de la revue Jeune Marine

 

Paris, janvier. Il fait nuit, il pleut, j’entre dans le café « L’Européen » près de la gare de Lyon. J’ai rendez-vous avec Brigitte, Charlotte, Danièle. Elles se connaissent de longue date et je les retrouve, déjà bien installées à une table. Elles sont toutes trois d’anciens officiers radio. Nous sommes convenus de nous rencontrer pour évoquer leur carrière et si possible un peu plus… je suis un peu intimidé mais peut-être qu’elles aussi. Portraits croisés.

Partir

Ce sont les voyages qui lui plaisaient bien au départ, elle voulait « voir du pays ». Danièle a fait des recherches sur les professions de la marine marchande ouvertes aux femmes depuis peu (à l’époque, sans Internet, c’était pas facile depuis les terres de l’intérieur) mais son père suisse (un comble !), l’a approuvée et aidée à trouver sa route. Brigitte, son amie du lycée belfortain, lui a emboité le pas, elle aussi avec des envies de grands espaces et souhaitait s’éloigner de son Alsace natale.

Après un séjour de 6 mois en Grande-Bretagne pour se préparer à l’anglais pour l’entrée au cours de radio (elles se mettent à me parler en anglais comme élément de preuve), les voilà parties. Avec leur permis tout récent, elles prennent la route dans une voiture de sport (rouge) offerte par le père de Danièle, cap sur Marseille. « À nous la liberté ! » disent-elles en cœur. La voiture calait fréquemment ; souvenir épique de la traversée de Lyon, pied sur l’accélérateur. Elles ont vingt ans.

Pour Charlotte, les choses sont plus simples. Son père était capitaine au long cours, il naviguait à la compagnie Fabre. Sa mère la prenait sous le bras lorsqu’elle accompagnait son mari à bord. Ses parents furent plus tard plutôt contents qu’elle navigue.

Elles réussissent toutes trois l’examen d’entrée qui se passait en sortant du bac. Charlotte étant de la promo d’avant, elles se sont retrouvées lors de sa seconde année. Découverte de Marseille, sauf pour Charlotte qui vient de Sète. Marseille, elle connaît.

« J’ai de super souvenirs » nous dit Brigitte« Souvenirs de paysages, blancheur de la pierre, impression d’être ailleurs. Être à Marseille, c’était déjà partir ». Elle s’installe en colocation avec Danièle et une nouvelle comparse, Christine, en bas de la pointe-rouge.

Bizutage

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Baptême des pilots Marseille 1976 : au premier plan, les pilotines radio : Annick, Brigitte, Christine et Danièle… Charlotte en amphitrite… Danièle à l’assaut de David…

« J’ai été achetée par un commandant de la Shell, que je n’ai jamais vu après la vente ! Les mecs étaient vendus en groupe alors que nous… mais c’était bon enfant ». S’ensuivent le baptême, le défilé dans les rues, la potion infâme qu’il faut boire et le bassin de l’hydro de Marseille à éviter savamment! « on était une vingtaine dans la filière radio à Marseille et seulement quatre femmes dans toute l’école ». Près de l’école, l’adresse des filles devient populaire. « C’était sympa de venir chez nous pour réviser, ce qui se terminait souvent en parties de tarot, la liberté quoi ! ».Pour les pilots radios, le signe distinctif, à la place de la manille, c’était un isolateur ! Les « première année » au cours de radio étaient naturellement également « vendus », comme les autres. Prudente, Brigitte explique que le jour de la vente, elle s’était déguisée en bonne sœur avec des couches multiples de vêtements pour éviter tout problème… Danièle était déguisée en clown, Charlotte en sorcière.

Ta ta ti ti ta ta

Liberté conditionnelle toutefois : tous les matins, cours de morse pendant deux heures ! Mais nos radios s’en souviennent encore très bien, « C’est comme le vélo, on n’oublie pas ! Le plus dur, c’était le « clair », c’est-à-dire des vraies phrases qu’il fallait noter lettre par lettre, sans essayer de lire, sinon on se perdait » il y avait aussi le fameux code Q. Des regroupements de trois lettres, commençant par Q. Ce sont des phrases types internationales, des standards pour gagner du temps : QRA ? : comment vous appelez-vous ? QTH ? : quelle est votre position ? QRV : est-ce que vous êtes prêt ? Etc…

Comme dans beaucoup de langues, on se souvient plus facilement des insultes. QSD : « vous manipulez comme un pied ». Attention à la virgule qui équivaut à dire « merde » à son interlocuteur. Mais il y a plus tendre : « 73 » pour amitiés et « 88 », pour des bisous. Toutes trois anticipent une question possible et me précisent spontanément que « 69 » n’a pas de signification pour un radio bien éduqué. Ce qui est étonnant, c’est de savoir qu’on pouvait reconnaître les manipulateurs (les opérateurs radio), comme s’ils avaient un accent. Dans certains pays, ils « collaient » tout, sans respect des distances, des silences entre les points ou les lettres. La compréhension était rendue difficile, agaçante, d’où le QSD !

Trac pour l’une à l’examen de fin de première année : « Je tremblais pour écrire les lettres ». Insouciance pour l’autre, « En travaillant un mois ou deux, tu arrivais à payer une année d’étude ». Elles décrochent toutes les trois leur CGOR : le Certificat Général d’Opérateur Radio-maritime.

Fierté. Le radio, c’est le « lien entre la terre et la mer », Brigitte est contente de sa formule. Elle se souvient de cette cérémonie où l’on prête serment, on jure de garder le silence. C’est qu’elles vont en savoir des choses, petits et grands secrets de la vie des équipages, des navires et des compagnies.

Premières navigations

Sortie en 1977, avec son CGOR en poche, « Je ne trouvais pas d’embarquement » nous dit Brigitte. « J’ai contacté mon ancien, celui qui m’avait achetée et que je n’avais jamais vu. Il était devenu entretemps commandant à la Shell. Il m’a donné un coup de pouce et j’ai pu embarquer à Cherbourg comme élève. Je me souviens de cette muraille de ferraille. C’était plein de mecs, je partais pour ce premier voyage de 3 mois sans véritables escales avec 54 marins ! En route sur l’Iran par le Cap, à 9 nœuds. »

Charlotte, qui baigne très tôt dans le métier, a commencé comme pilotine. Elle n’était pas seule, il y avait sept élèves à bord à l’époque. « Nous étions sur la ligne des Antilles pour charger le sucre de canne en vrac, l’escale durait longtemps… » elle sourit. Danièle est embarquée à la GGM, également sur la ligne des Antilles, à bord du bananier Pointe des Colibris. Elle est fière d’être encore aujourd’hui amie avec son premier commandant, Georges et son épouse Françoise. C’était peu de temps après la fusion entre les « Mess-Mar » et la « Transat », il y avait à bord des anciens des deux compagnies. Pas facile à comprendre ces querelles de chapelle pour les petits zefs.

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Pointe sans Souci (GCM), quasi sister-ship du Pointe des Colibris.

Brigitte raconte qu’elle se retrouve avec un chef radio qu’elle décrit comme une sorte de « moine » qui ne lui a dit « ni tu, ni vous » de tout le voyage, ce qu’elle explique par le fait qu’il était manifestement « très peu à l’aise avec les femmes… ».

Charlotte poursuit : « Le chef radio avait vite trouvé très pratique de me faire faire son quart du soir ». Les quarts étant organisés de 08 à 12 puis de 16 à 18 (le quart « flottant ») et enfin de 20 à 22, favorable à la propagation des ondes. Pour éviter les risques de fringale, sans doute préjudiciable au service, « On faisait des gâteaux l’après-midi ou bien des crêpes, que l’on mangeait pendant le quart du soir. On les planquait en attendant dans un tiroir de la station radio. Un jour, la cachette a été découverte, avec un petit mot de remerciement à la place des crêpes »

Tout va bien à bord ?

Brigitte se souvient d’une panne de climatisation au large du Nigéria. Le taux d’humidité était devenu si élevé que les appareils étaient tombés en panne. Elle est allée chercher son sèche-cheveux et les appareils se sont remis à marcher, « J’étais très fière de ma première réparation ! ». Lors de sa première escale en Iran, à l’île de Kharg, le pilote monte à bord, un peu secoué. Khomeiny venait de prendre le pouvoir. Interdiction de mettre pied à terre ! Son second embarquement est plus encourageant : Golfe – Singapour – Shetland – Curaçao – La Barbade !

À bord, les plaisirs simples et la contemplation gardent leur place. Brigitte explique : « J’ai vu le rayon vert, c’est pour moi un souvenir marquant, la voûte étoilée, la vue à 360°, que de l’eau, cela relativise la place de l’humain. J’ai vu aussi des trombes, on faisait les relevés météo, l’identification des nuages… sur notre super tanker, on jouait au volley mais avec un ballon attaché pour éviter de le perdre à la mer ! » Le voyage initiatique de Danièle est celui qui l’a vue partir de la Pallice vers Panama puis longuement traverser le Pacifique pour livrer Mururoa et Papeete avant de charger le nickel de Nouméa. Retour par le canal de Suez. Un joli tour, raconte-t-elle, plein d’étoiles, d’embruns et de souvenirs.

Je demande maladroitement comment se passait la cohabitation hommes-femme voire si des idylles pouvaient naître pendant ces longs mois de navigation. Une de nos radios déclare alors péremptoire : « Une nana sur un bateau ne peut pas rester seule », une autre tempère « Ça dépend quand même ! ». Mais toutes les trois s’accordent sur un point : « On était très respectées, chapeau les marins ! ». Mis à part un vieux lieutenant qui m’a dit « Tu prends le boulot d’un mec », on était très bien acceptées et respectées. En tant que radio, nous n’avions pas vraiment de hiérarchie, on ne dépendait que du commandant et nous n’avons jamais ressenti de jalousies.

Officier chef radio

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Charlotte, Azur (NCP) /FNYY. 1984

Charlotte raconte qu’elle n’a pas fait beaucoup de temps d’élève, elle a pu être dérogataire rapidement à la compagnie Méridionale, sur le Rhône, sur la ligne entre Marseille et Bastia, puis aux Chargeurs Réunis. Une fois, lors d’une urgence médicale, elle doit appeler le médecin en consultation radio. Malheureusement croit-elle, ses appareils ne fonctionnent pas bien ce jour-là. La liaison est comme on dit « hâchée ». Elle cherche le bon réglage jusqu’à s’apercevoir que le médecin est… bègue ! Elle se souvient aussi de moments plus difficiles, dans l’Atlantique Nord : mauvais temps, froid à bord, des radiateurs d’appoint rendus dangereux au roulis, les « violons » sur la table. Lors de ces mauvais jours, elle apprend par télégramme qu’elle est mutée à la NCP (Croisières Paquet) sur le Mermoz aux caraïbes ! La voilà sur les paquebots. Des clandestins montaient souvent à bord pour se cacher ou se mêler aux passagers. Au départ de l’escale de Dakar, un de ces clandestins s’est si bien intégré qu’il a trouvé le moyen de gagner le concours de rock ! « Lorsqu’ensuite on lui a demandé son numéro de cabine, il s’est fait démasqué ! » Tragicomique. Plus touchant, un petit cubain de 12 ans est resté à bord plusieurs semaines, gentil gamin. Parti seul de Cuba, il est monté à bord pour rejoindre Miami, pour rejoindre sans doute sa famille. Il était bien intégré à bord, la couturière lui a fait des habits. Le jour où nous avons fait escale à Miami, il est parti…

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Mermoz (NCP) /fosx – 162 m – 600 pax !

Pour Brigitte, les choses sont plus complexes : « Comme élève, j’ai eu trois chefs radio, le premier qui ne me parlait pas, le second qui appelait sa maman tous les soirs et un troisième, qui voulait tout le temps m’entraîner pour voir des films pornos … ». Elle ne restera pas à la Shell mais en garde le souvenir d’une excellente « école ». Sa carrière se poursuit aux ferries et cela va durer dix ans. « J’ai fait le seul porte-conteneurs de la SNCF, le transconteneur one qui faisait Dunkerque – Felixstowe. Nous assurions aussi à l’époque la continuité territoriale entre Paris et Londres. J’ai navigué sur des navires équipés de rails, comme le Saint-Germain ! La SNCF a pris la décision de charger du fret mais il n’y avait rien à bord la moitié du temps. Quand il y avait du mauvais temps, on faisait de la « salade de semis » (comprendre semi-remorques) ! Mais j’ai navigué avec des super commandants. Je me souviens d’un commandant qui ralentissait en disant « Il doit y avoir du maquereau » et on pêchait le poisson qu’on mangeait le soir… on voyait souvent le Ross Revenge, le bateau qu’on voit dans le film sur Radio Caroline – par contre sur Calais-Douvres, c’était l’horreur, trop court, je préférais largement la ligne Dieppe-Newhaven. »

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Danièle à bord du Gauguin (CGM) entre son chef de poste et le second. 1979

Danièle continue à naviguer à la CGM, au transport de la banane, chargement sensible s’il en est, en escalant fréquemment aux Antilles, Basse-Terre, Fort-de-France. Parfois, les voyages l’entraînent plus à l’ouest, vers la Guyane, avec du transport d’hydrogène destiné à la fusée Ariane, sur un vieux bateau. Excellents souvenirs. Elle aussi raconte des événements de la vie à bord comme ce jour où ils ont dérouté sur Ponta Delgada, pour débarquer un membre d’équipage souffrant de delirium tremens. Ils avaient dû enfermer le pauvre hère dans une cabine pendant ses crises. Danièle a ensuite navigué à la Brittany Ferries, sur le Prince of Brittany.

La conversation devient technique un moment. Nous évoquons la station de Saint-Lys-Radio* : centre relais de radio-communication. « Le choix de la fréquence dépendait de ta position, selon la propagation des ondes, s’il faisait nuit etc… » je les provoque : « C’est un vrai métier alors ? » Elles rient.

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Prince of Brittany (Brittany Ferries)

Une vie après la marine

Un beau jour, lasse des ferries, Brigitte arrête de naviguer. Elle travaille alors pour le BCMOM : Bureau Central de la Main d’Œuvre Maritime, les fameuses fiches roses dont certains lecteurs se souviendront ! « C’est moi qui ai travaillé à l’informatisation des fiches – j’ai fait une formation d’analyste programmeur, et j’ai travaillé à Paris au CCAF. Je passais mon temps à tanner les capitaines d’armement pour qu’ils embarquent des élèves. Puis, je suis partie, pour entrer aux Phares et Balises, qui voulaient faire rentrer des marins. En arrivant aux « Phar’bal », il n’y avait pas d’application qui gérait l’ensemble du balisage et les avis aux navigateurs étaient tout aussi mal gérés. Ma grande fierté est d’avoir intégré les AVURNAV (Avis Urgents aux Navigateurs) dans l’application qui gère désormais le balisage en temps réel. Personne ne s’en rend peut-être compte mais ça marche mieux depuis que je suis passée par là, et toc ! Je me rends compte par contre que j’ai fait 3 métiers qui ont disparu…. Appelez-moi le dinosaure ! ». Rires.

Danièle parle également de sa seconde vie, qu’elle désigne pudiquement sous le terme des « aléas de la vie ». Décryptage immédiat et sans filtre par Brigitte : « Tu as fait deux magnifiques enfants pour la France ! ». Puis Danièle fait un BTS électronique avant de seconder son mari dans la création d’une société. Elle est partie ensuite vers le sud-ouest où leur société avait signé de gros contrats. Reconvertie à nouveau, elle est aujourd’hui économiste de la construction.

Après avoir navigué chez Paquet qui a vendu ses bateaux les uns après les autres, Charlotte est entrée à la Shell, qui vendait aussi progressivement ses bateaux. Elle reste ensuite un an en errance avant de venir tenter sa chance à Paris. « Comme j’aimais le graphisme, je suis rentrée comme infographiste dans une agence de pub ». Charlotte a aussi participé à l’aventure des radios locales ou « radios libres » ainsi que dans la programmation des sites minitel, ancêtre tricolore de notre web actuel. « Dans la pub, j’ai trouvé un monde irréel, comme dans le film « 99 francs », des gens qui ne bossaient pas mais qui avaient une idée géniale au dernier moment. Dans les agences, il y avait plus de monde à 22 h qu’à 8 h du matin ! C’était très étonnant en venant de la Marmar ! ».

Deux heures et demie plus tard, la nostalgie de la navigation est palpable pour nous tous. Les radios ont disparu et notre métier de marin poursuit à grands pas sa mutation. J’ai aimé cette conversation, sincère, directe.

« Tu vas avoir de quoi écrire un vrai roman » me dit Danièle. Peut-être pas, mais « merci pour ce moment », Mesdames. 73, 88 et toutes ces sortes de choses.

* Dont l’auteur de cet article affirme jouer l’indicatif à l’accordéon et sans fausse note (ou si peu).

 

Par Serge Dal Farra

Article publié dans le N° 247 Mars-Avril 2019 de Jeune Marine

 

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