Refonte du concours d’entrée à l’ENSM : Interview de Monsieur François Marendet, Directeur général de l’ENSM

Jeune Marine - Houri ENSM Marandet

Le prochain Conseil d’Administration de l’ENSM, le 9 décembre, doit émettre un avis sur votre projet de refonte du concours d’accès à l’ENSM pour la filière A. Pouvez-vous nous présenter la nouvelle organisation du concours que vous souhaitez mettre en place dès 2015 et les raisons qui vous ont amené à modifier le mode de recrutement des futurs élèves de l’ENSM ?

Comme préalable, je rappelle que des discussions sont en cours notamment au sein de l’école avec le Conseil des études, instance regroupant des professeurs, mais également des élèves et des personnes extérieures à l’école. Le Conseil des études, saisi sur ce sujet, a émis certaines recommandations à la suite de sa dernière réunion le 4 novembre. Nous allons tenir compte de ses remarques.

Il y a plusieurs raisons qui incitent à modifier le concours. On constate que nos épreuves scientifiques, conçues par nos professeurs, ne sont pas toujours adaptées au programme de terminale. Deux années de suite nous avons eu des questionnements sur les épreuves de mathématiques et de physique. En analysant le recrutement actuel, on constate qu’il ne met pas forcément en avant les qualités scientifiques du candidat. Quand on regarde dans le détail les notes des matières scientifiques, elles s’étalent de la note éliminatoire, de 8 à 19/20. Contrairement à ce que l’on peut penser, notre concours ne sélectionne pas nécessairement les meilleurs dans le domaine scientifique.

D’autre part je rappelle que la CTI, dans son nouvel avis d’accréditation, a émis une forte recommandation concernant le faible pourcentage d’admis provenant directement de classes terminales (7 % en 2013, 14,5 % en 2014), alors que l’on est affiché comme école postbac avec 77 % des élèves qui viennent de classes préparatoires et les autres ayant au moins bac +1. Notre cursus postbac se réalise en 5 ans ou 5 ans et demi pour la filière navigants et pas en 6 ans et demi. La CTI nous demande d’augmenter le nombre de candidats provenant de terminale.

Ces raisons majeures nous incitent donc à modifier le concours. Premier point, pour les épreuves scientifiques il est proposé de prendre en compte les notes obtenues en mathématiques et physique au bac, qui couvrent l’ensemble du programme de terminale, alors que nos épreuves de concours ne peuvent porter que sur le programme des deux premiers trimestres de terminale. Pourquoi refaire des épreuves scientifiques correspondant au programme de terminale ?

Second point, l’épreuve de français est transformée en une épreuve mixte avec de l’anglais pour des raisons particulières sur lesquelles on reviendra. Dernier point, la vraie nouveauté demandée par les armateurs avec un entretien en français et en anglais.

L’autre composante est d’avoir le dossier scolaire (première et terminale), notamment lors de l’entretien. On a constaté que ni le dossier scolaire ni même les notes du bac n’étaient demandés à l’entrée dans l’école. C’est un peu une anomalie par rapport aux écoles d’ingénieurs post-bac. La connaissance du dossier scolaire permet de voir la régularité d’un candidat. Il peut très bien échouer à une épreuve, alors qu’il était bon et régulier dans cette matière les deux dernières années au lycée.

Le concours actuel n’est pas celui connu par les anciens. Les anciens ont connu un vrai concours, avec je crois, à l’époque, quatre épreuves écrites, mais aussi des épreuves orales. C’était complètement différent. Le concours a changé au fil du temps, par souci de simplification et a été réduit à trois épreuves écrites. L’oral a été supprimé. Les classes préparatoires à la marine marchande se sont alors adaptées à ce nouveau système, comme elles feront sans aucun doute à l’avenir. Pour les anciens, je rappelle que le décret de création de l’ENSM en 2010, nous demande non seulement de former des navigants, mais aussi de former dans d’autres domaines notamment para maritimes. L’ENSM est une école d’ingénieurs, mais elle reste toujours une filière professionnelle. Les modifications du nouveau concours font partie des adaptations pédagogiques nécessaires à cet objectif.

Les principales innovations sont l’introduction d’un entretien de motivation et la création d’une épreuve écrite « hybride » d’analyse et de synthèse en français à partir d’un texte en anglais à connotation maritime. Qu’attendez-vous de ces deux innovations ?

Ce sont deux innovations importantes pour nous, elles répondent à deux objectifs.

D’une part, mesurer la maîtrise de la langue anglaise qui devient un élément discriminant dans l’embauche des futurs officiers et ingénieurs. Il est évident que la mondialisation va pousser de plus en plus à naviguer pour le compte de sociétés étrangères et sous pavillon international. De même sous pavillon français où la composition multiculturelle des équipages impose l’usage de l’anglais. C’est un point important. Les armateurs français souhaitent disposer d’officiers connaissant l’anglais maritime, tel qu’il est enseigné à l’ENSM conformément à la STCW, mais aussi ayant une maîtrise de la langue anglaise d’une façon plus générale. C’est la raison de la suppression du TOIEC, qui n’est pas un élément de référence pour la connaissance et la pratique de la langue anglaise. Le TOIEC n’est qu’un QCM. Il reste pertinent au niveau du cursus, car demandé lors du DESMM pour valider un niveau de grammaire anglaise (850 points). Nous allons évoluer maintenant vers la norme européenne B1 ou B2. On préfère passer à une épreuve écrite où il y a de l’anglais et à une épreuve orale avec l’entretien montrant si le candidat maîtrise l’expression orale en anglais.

L’intérêt de ces deux innovations est de mesurer la capacité de résistance au stress, particulièrement pendant l’entretien. C’est très important. Dans une épreuve orale, si le candidat se trompe, cela se voit tout de suite, alors que dans une épreuve écrite il peut revenir dessus et corriger avant la fin du temps imparti. À l’oral on peut voir si le candidat est réactif et apprécier sa capacité d’analyse et de prise de décision rapide.

L’épreuve écrite cumule aussi bien la connaissance de la langue anglaise que la facilité de synthèse en français. Quant à la teneur maritime du texte, ce n’est pas de l’anglais maritime technique, mais plutôt un texte anglais parlant de la mer. Le caractère maritime du texte, c’est aussi pour que le futur candidat s’intéresse à la mer d’une façon ou d’une autre avant de passer le concours, en lisant notamment des auteurs comme Joseph Conrad ou la presse maritime.

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Futur bâtiment de l’ENSM au Havre

 La disparition des épreuves écrites scientifiques en échange des notes obtenues au baccalauréat apparaît comme antinomique à la volonté de hisser l’ENSM au statut d’école ingénieur spécialisée reconnue. Les écoles d’ingénieurs recrutant sur concours postbac ont dans leur grande majorité conservé ces épreuves scientifiques, quelle que soit la série de baccalauréat préparée. Pouvez-vous nous exposer votre analyse sur cette suppression ?

 En réalité, nous ne sommes pas très éloignés du système de recrutement des INSA (Institut national des Sciences Appliquées), qui, elles, recrutent uniquement sur dossier scolaire, complété d’un entretien, sans épreuves scientifiques. Comme je vous l’ai expliqué précédemment, le candidat passe une épreuve de maths et une épreuve de physique au bac. Le bac est un examen auquel il est préparé différemment. Au concours, s’il a une mauvaise note, il n’y a pas de possibilité de rattrapage sans connaissance du dossier scolaire. On a plusieurs exemples, comme ce candidat ayant eu de bonnes notes aux épreuves scientifiques, mais une note de français juste en dessous de la note éliminatoire. Il est parti à Anvers ! Prendre les notes du bac avec le dossier scolaire permet d’éviter le quitte ou double des épreuves actuelles du concours. L’intérêt des notes du bac, c’est qu’elles sont harmonisées au niveau national, alors que nos professeurs qui conçoivent nos épreuves scientifiques, théoriquement de niveau de terminale S, ne sont pas nécessairement en prise directe avec le programme de terminale. L’autre solution serait de confier à des professeurs du secondaire les sujets des épreuves scientifiques. Les notes du baccalauréat ne sont pas contestables, quelles que soient la provenance et l’origine du candidat.

La Commission des Titres d’Ingénieur (CTI) dans son dernier avis relatif à l’accréditation de l’ENSM a noté une image insuffisamment claire et portée par l’ENSM pour attirer des candidats de valeur. Quelles sont vos idées pour diffuser plus largement votre communication vers les lycéens ? Pensez-vous, dès 2015, intégrer le portail APB (Admission Post-Bac) qui centralise les souhaits d’enseignement supérieur de tous les lycéens ?

Pour 2015, on ne peut pas. Il est trop tard pour intégrer le portail APB, car la procédure est longue. La réflexion est ouverte, et il faut en mesurer les avantages et inconvénients. Avec APB, nous sommes dans la masse globale des écoles, avec l’avantage d’avoir un afflux de candidats, des banques d’épreuves parfois communes, mais après il faut déterminer si l’on veut conserver des candidats vraiment motivés par une carrière maritime.

Par contre il faut que l’on améliore l’image de l’école. On va essayer d’être beaucoup plus présent sur les salons étudiants. L’aide des armateurs et/ou des industriels nous serait utile, car participer à ces salons n’est pas neutre financièrement.

Il faut aussi que l’on montre, contrairement à l’image donnée actuellement, que l’on peut recruter directement après la terminale. Le passage par une classe préparatoire n’est pas une étape indispensable pour une école postbac. Elle est peut-être utile pour certains, mais pas indispensable globalement. Il est donc très important pour nous d’être présents dans les salons avant les inscriptions pour l’enseignement supérieur.

Avec l’évolution du passage des Écoles Nationales de la Marine Marchande (ENMM) à l’École Nationale Supérieure Maritime (ENSM) où l’on doit ouvrir de nouvelles filières dans le domaine paramaritime, nécessairement le vivier des candidats va évoluer. On le verra au cours du temps, dans les trois prochaines années.

La CTI a donc renouvelé l’accréditation de l’ENSM à délivrer un titre d’ingénieur diplômé en 11 semestres pour les navigants. Quand espérez-vous obtenir la même accréditation pour la branche paramaritime ?

La CTI vient de nous délivrer une nouvelle accréditation pour deux ans, car elle sait que nous allons déposer la demande d’accréditation pour la branche para maritime d’ici deux ans. C’est dans le sens de grouper l’ensemble des demandes à l’échéance de l’accréditation actuelle. Il y aura un seul diplôme d’ingénieur de l’ENSM avec différentes options. Une option navigant avec un cursus en 5 ans et demi, et probablement deux options dans la branche paramaritime qui sont actuellement en discussions, notamment avec les industriels du secteur.

Le cursus navigant est plus long, car c’est un cursus à deux diplômes : DESMM et ingénieur de l’ENSM. La CTI l’a toujours admis : quand il y a deux diplômes délivrés, il est normal que le cursus puisse durer plus de 5 ans. Nous avons fait le choix de 5 ans et demi, au regard de l’expérience des trois dernières années. La diminution des TD maritimes (Travaux Dirigés) lors des trois premières années ne permet pas d’atteindre de façon optimale les standards STCW. Ce semestre supplémentaire permet de compléter la formation maritime des navigants sous la forme d’un certain nombre de certificats que n’auront pas les diplômés de la branche paramaritime. Donc le cursus navigant c’est 3 plus 2,5.

Propos recueillis par Jacques Mevel et Jean-Vincent Dujoncquoy le 6 novembre 2014.

ENSM MAR Bat

Bâtiments de l’ENSM à Marseille

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