Conduire sa carrière en regardant devant soi et pas dans le rétroviseur

Les propos ci-dessous sont traduits d’un article de SEAWAYS, et sont la réflexion d’un élève-officier britannique sur sa propre condition. Ces propos arrivent au moment du cinquantenaire du centre du Havre de l’ENSM, et peuvent peut-être générer une réflexion sur l’enseignement maritime français : Moderniser les techniques d’apprentissage et mettre en place des personnes responsables de la progression des élèves fera plus pour l’acquisition des connaissances que de s’arcbouter sur des modèles passés.

Je suis diplômé de l’université d’Aberdeen où j’ai étudié la gestion des ressources marines. Pendant mes études, j’ai servi comme réserviste dans la marine royale pendant la majeure partie de mes week-ends et de mes vacances. J’ai ensuite travaillé dans une société d’analyse de risques, avant de décider que, finalement, une vie en mer me conviendrait. J’ai repris des études, totalise actuellement 13 mois d’embarquement comme élève et ai passé mes oraux en juillet.

« D’après mon expérience, un des éléments vitaux manquant à la formation maritime civile comparée à la formation militaire est que personne n’est responsable de l’apprentissage des élèves. »

De même, personne n’a de compte à rendre sur l’activité de l’élève, si ce n’est l’élève lui-même. L’élève est délaissé par un apprentissage inadapté à l’école, par les officiers du bord et aussi par les nombreuses organisations qui s’occupent des élèves du fait de leurs conflits d’intérêt (nota : ce dernier aspect est peu transposable chez nous où la formation est plus centralisée). Personne ne s’assure que les élèves ont atteint un niveau de compétence suffisant après leurs embarquements, et personne n’est là pour les motiver. J’ai soulevé ces problèmes à de nombreuses reprises avec les syndicats et dans mon école, avec pour seul résultat de me faire rabrouer avec des « tu ne connais pas ta chance » ou des « c’était bien pire de mon temps ». Certains de mes professeur ont déclaré en classe que nous étions trop gâtés parce que nous réclamions plus d’exercices pour nous préparer aux examens.

Moderniser l’apprentissage

Le standard de formation STCW, qui nous prépare à la fonction d’officier de quart sur n’importe quel type de navire, est destiné à s’assurer que recevons une formation théorique évitant ainsi les lacunes qui ne manqueraient pas si nous n’étions formés qu’à bord.

Cependant, à l’école, c’est une éducation plus qu’un entraînement que nous recevons. Plus précisément, nous sommes entraînés à passer un examen académique. Pour l’avoir, il nous faut avoir un taux de réussite d’environ 70 ou 80 %. Le rythme soutenu des contrôles fait que nous abandonnons rapidement un sujet pour passer au suivant, sans espoir de pouvoir y revenir ultérieurement. Un élève recevra rarement un retour sur sa performance. Ses 20 ou 30 % de lacunes ne seront peut-être jamais détectés, usqu’au jour où une expérience douloureuse viendra les lui rappeler.

Une fois à bord, il n’est plus question d’étudier. Il n’y a pas de temps de prévu pour cela, et les officiers n’ont ni les compétences ni l’envie d’enseigner.
Donc, soit vous êtes déjà un officier qualifié et vous pouvez vous former vous-même,soit vous piquez la rouille…

Il n’est évidemment pas question de revenir aux temps anciens, il est plutôt question de trouver des méthodes pour monter le niveau de la formation sans la rendre plus difficile et d’harmoniser les contenus. Les écoles doivent revoir totalement les cursus pour les adapter à une nouvelle génération d’étudiants qui passe beaucoup de temps sur le net. Si je peux passer un diplôme d’analyste-programmeur depuis ma chambre à coucher, pourquoi ne pourrais-je pas aussi m’entraîner sur mon ordinateur à pratiquer COLREG ou les questions posées à l’oral de réglementation ?

Il est nécessaire de créer une base de données de questions orales, accessible gratuitement sur le net, pour qu’on puisse tester ses connaissances à la maison. De cette façon, chacun pourra acquérir le même niveau de base pour se préparer aux examens, et pourra comprendre la façon dont se déroulent les oraux, plutôt que de le découvrir le jour J. Dans le même ordre d’idées, un système obligeant à répondre à 10 questions similaires avant de passer au sujet suivant permettrait d’éviter l’apparition des 20 ou 30% de lacunes Si le problème à résoudre est le manque de savoir-faire, il faut s’ingénier à rendre disponibles des moyens d’auto-entrainement. Je vais me consacrer à filmer mes techniques de navigation et mes expériences opérationnelles pour les mettre en ligne. Je pense que si tous les marins faisaient de même, le métier de marin deviendrait plus simple à apprendre.

La formation n’est pas une question d’argent. C’est une question d’éthique, de qualité et d’hygiène de vie à bord. Il s’agit de réfléchir et de créer un environnement de travail satisfaisant. Il s’agit de présenter l’acquisition du métier comme une succession d’épreuves enrichissantes, il s’agit de responsabiliser l’officier.

Redonner de la fierté aux jeunes officiers serait un bon point de départ. Encouragez et récompensez quand c’est mérité. Le futur appartient à notre génération et nous voulons l’améliorer. J’en appelle à tous les marins :

 » qu’ils nous aident et nous responsabilisent à chaque étape de notre carrière, plutôt que de combattre le changement et s’accrocher à l’idée rassurante que l’expérience fait tout. ”

Ce témoignage a deux mérites : la franchise, et la suggestion de pistes à explorer ou à développer.
Au moment où l’enseignement maritime français se remet radicalement en question, il serait intéressant qu’élèves et jeunes officiers expriment leur sentiment dans les colonnes de Jeune Marine. Bien sûr, la formation maritime anglaise n’est pas identique à la nôtre, mais est-elle différente au point de nier totalement l’intérêt pour nous de la démarche de ce jeune futur officier de sa Majesté ?

Que pensent nos élèves et nos jeunes officiers du cursus français ? Embarquements d’élèves, cursus ingénieur, augmentation des mathématiques, suivi des élèves, réductions des travaux pratiques, du temps d’embarquement entre 3e et 5e année, enseignement à distance, ambiance dans les écoles, etc.,

Envoyez vos contributions à Jeune Marine qui en fera la synthèse dans le numéro 213 de mars-avril 2012.

Publicité