Hommage au Commandant Albert Abelanet

Hommage fraternel à mon Ami, le Commandant Albert Abélanet.

Un homme venu de la Mer.

À l’âge de 85 ans, dans la matinée du 21 juin 2011, le Commandant Albert Abélanet a largué ses dernières amarres charnelles dans le port de Sète.

À quelques heures près, astronomiquement parlant, cet homme solaire nous a quittés au moment où le soleil est le plus haut dans le ciel, face à cette mer que Paul Valéry comparait à un « Toit tranquille où marchent les colombes » à cette Méditerranée, matrice de notre culture et de notre civilisation, génitrice de philosophes, de poètes et d’aventuriers.

Lors des obsèques du Commandant Abélanet, limité par le temps, handicapé par quelques problèmes physiques, j’avais laissé aux « élans du coeur » le soin de lui rendre l’hommage qu’il méritait. Je voudrais, ici et maintenant, pour les lecteurs de Jeune Marine dont il fut le Président actif et enthousiaste de 1977 à 2009, aller un peu plus loin dans la connaissance de celui qui fut un « Homme exceptionnel ».

Je n’ai pas, à dessein, employé le mot « Marin ». Bon marin, très bon marin, certes, il le fut. Mais pour moi, il est quelque chose de plus. Je veux dire par là que si déjà ses qualités professionnelles de Capitaine auraient pu suffire à en faire un marin exceptionnel, il doit à sa « nature profonde » à son « essence » même, d’avoir été un homme exceptionnel.

Exceptionnel, car si la plupart d’entre nous, comme l’enfant du poème de Louis Brauquier, sommes allés à la Mer, lui, était venu de la Mer. Il est né de cette Méditerranée féconde, et même à terre sa vie a constamment été sous-tendue et inspirée par la Mer. Toutes ses activités de conférencier, de professeur, de conservateur, d’artiste, de chercheur, son investissement associatif auront toujours eu pour objet la Mer et ses richesses, les ports et leurs couleurs, des hommes de mer et leur(s) histoire(s).

Je pense à nos coups de téléphone périodiques ces dernières années. Il avait renoncé à la « futilité ». Avec d’autres amis je parle de rugby, de chasse, de golf… Avec lui, nous parlions de la Mer, des bateaux et du Cercle des Marins Disparus. Deux exceptions toutefois : nous parlions beaucoup de nos enfants, des vendanges et du vin. Car cet homme amphibie, une fois sorti de la mer devenait un paysan averti amoureux de ses vignes et de ses oliviers. C’était Conrad chez Mistral.

Ce paradoxe apparent trouve son explication dans le dénominateur commun de la Terre et de la Mer =l’authenticité. La Terre et la Mer ne trichent pas. Elles exigent la passion et la compétence. Elles exigent des hommes courageux sinon audacieux.

Le Commandant Abélanet possédait ces qualités. Il avait le corps et l’âme burinés par les tempêtes de l’Atlantique Nord et par les travaux des champs du Languedoc.

De cette double confrontation, il en avait retiré une sorte d’humanisme populaire qui lui était vraiment très personnel. Son autorité était en effet un mélange de paternalisme directif et de familiarité qu’il était le seul à pouvoir imposer grâce à sa compétence et à son charisme.
Truculent dans sa jeunesse, il s’était, bien sûr assagi tout en restant attachant et imaginatif dans ses propos et ses initiatives.
Il était « cet homme libre qui chérissait la Mer » et un autre jour peut-être je raconterai les actions de commando de ce Capitaine, insolent et insolite, qui en certaines occasions aura donné du fil à retordre à l’Administration et aux syndicats.

La Mer, la Mer toujours recommencée lui avait donné cette « curiosité de l’esprit » à l’origine de sa culture maritime encyclopédique et de son fabuleux « don des langues ». Le Français, l’Anglais, l’Espagnol, l’Italien, le Portugais, l’Allemand, le Grec, le Norvégien… cet homme de la Mer était naturellement un citoyen du monde.

Mais cet homme solaire a eu, bien sûr, ses zones d’ombre, de doutes, de souffrances, de déchirures. Comme tout homme, il avait son jardin secret.
Je n’y ai jamais pénétré sauf à entrevoir il y a maintenant quelques décennies des gouttes de pluie dans les yeux de mon Ami.
En écrivant cet article, je viens de repasser quelques jours avec lui grâce à tous les souvenirs revenus « Mon beau navire, Oh ma mémoire !… » a écrit le poète. Je n’ai presque pas été triste – je sais que nous nous reverrons – mais profondément nostalgique.

J’ai devant moi une bouteille qui reste un des cadeaux les plus précieux que m’ait offert mon Ami. Nous avons l’un et l’autre
pris notre premier commandement sur le même navire : le S/S Bastia vieux liberty de la Compagnie Fabre-Fraissinet. À bord de ce Navire qui entre 1960 et 1962 a fait le tour du monde, avaient été embarquées comme jadis sur les voiliers de Bordeaux, des barriques de vin pour étudier son évolution au cours d’un long voyage maritime. En janvier 1962 le Commandant Abélanet m’avait remplacé sur le Bastia. Quelques mois après il m’avait apporté cette bouteille de ce vin, cachetée par ses soins et sur laquelle il avait inscrit tous les pays que le Bastia avait touchés. C’est une bouteille de vin inestimable, chargée des symboles de notre vie : L’Amitié et l’Aventure.

Je ne l’ouvrirai jamais, mais j’aimerais assez qu’un jour mon fils Régis qui fut un pilot admiratif du Commandant Abélanet et son
propre fils Marin jettent ensemble cette bouteille dans la Méditerranée comme un message dans « l’eau-delà » à leurs deux pères disparus.

Cdt Louis Fraisse

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