ENSM : Interview de Monsieur François Marendet, Directeur général de l’ENSM à la suite du CA du 10 décembre

Interview François Marendet,

le 11 décembre 2013Jeune Marine - Houri ENSM Marandet

Monsieur le Directeur, merci de nous recevoir. C’est une première pour la revue Jeune Marine et nous vous en remercions. L’ENSM vient de franchir une étape importante hier lors de l’adoption du projet d’établissement par le conseil d’administration de l’école. Maintenant que l’horizon s’éclaircit, quels sont les dossiers prioritaires dans un avenir proche ?

Il y a plusieurs dossiers en cours. Premier point important : la reconduction du titre d’ingénieur. Le renouvellement de l’accréditation du diplôme d’ingénieur va être déposé d’ici la fin de la semaine auprès de la CTI (Commission des titres d’Ingénieurs le 15 décembre 2013 NDLR).

Le deuxième point est la redéfinition complète dans le temps du nouveau cursus, filière ingénieur navigant, car on propose de passer de 5 années à 5 années et demie, c’est à dire 3 ans et demi plus deux. L’ajout de ce semestre supplémentaire en fin de troisième année permettra de réintroduire plus de matières maritimes sous la forme de travaux pratiques dans le cursus navigant. En axant aussi la cinquième année sur les capacités qu’offrira le nouveau bâtiment de l’école au Havre, c’est-à-dire le concept « ship in school ». C’est un concept important pour les cinquièmes années, car ils pourront appréhender dans sa globalité la fonction de commandement d’un navire grâce à la mise en réseau de l’ensemble des simulateurs pont et machine installés sur le site. C’est une « école-navire ». Le but est de simuler entièrement la gestion de l’expédition nautique afin de préparer les cinquièmes années à leurs futures fonctions de chef mécanicien et de commandant.

D’autre part, il y a toute une réflexion lancée sur le recrutement et l’organisation du concours d’entrée, sur l’évolution du corps professoral pour l’adapter aux nouveaux cursus et filières qui seront progressivement mis en place.

Le corps professoral semble avoir été tenu à l’écart du projet d’établissement et affiche clairement sa démotivation.Comment envisagez-vous la mise en place de ce projet avec des enseignants pas totalement convaincus ?

Ce n’est pas tout à fait exact. Beaucoup de professeurs ont été associés au travers de groupes de travail qui ont été montés entre janvier et juin, notamment sur la réflexion sur les cursus ou la transformation des départements d’enseignements. Les discussions au sein du conseil des études et du comité technique ont permis aussi aux enseignants d’exprimer leurs idées. D’une façon ou d’une autre les professeurs ont été intégrés dans la démarche du projet. Que tous ne soient pas d’accord avec le projet, c’est un constat. Mais globalement il y a une volonté pour les professeurs d’accompagner ce projet maintenant qu’il est voté. On rencontrera régulièrement les professeurs et également les élèves sur les différents sites, pour continuer le dialogue et mettre en œuvre ce projet.

Ils sont motivés puisque des groupes de travail ont été constitués, notamment au Havre. Ils seront élargis aux autres professeurs de Marseille en particulier. La définition complète du cursus va être finalisée par les professeurs eux-mêmes qui vont répartir les enseignements sur la durée. C’est un objectif prioritaire, car il conditionne le tronc commun des trois premières années.

Parallèlement, d’autres groupes  à Nantes et au Havre travaillent sur le contenu du cursus ingénieur paramaritime et les nouvelles formations qui se feront en partenariat avec d’autres établissements d’enseignement supérieur comme l’Université et l’INSA au Havre.

Quels sont vos objectifs à terme en nombre d’enseignants, avec quels bagages académique et professionnel pour répondre à la fois aux exigences STCW et du diplôme d’ingénieur ?

Pour l’instant on n’a pas la réponse. C’est quelque chose que l’on va construire. Aujourd’hui, il n’y a qu’une piste d’évolution statutaire, c’est celle des Administrateurs des Affaires Maritimes à vocation d’enseignements. On étudie avec L’Inspection générale des Affaires Maritimes l’évolution du mode de recrutement de ces Administrateurs, pour le mettre exactement dans le profil que l’on souhaite. Ce n’est pas la qualité de ces administrateurs que l’on veut améliorer, car ils sont bons, mais l’ouvrir plus aux candidats se rapprochant des critères que nous sommes en train de définir.

Les autres pistes comme le recours à des navigants détachés ou lors d’une reconversion à terre, le partage d’enseignants avec d’autres établissements vont être étudiés en 2014. On doit travailler avec les armateurs en utilisant une possibilité offerte par la convention collective, y compris avec les associations d’anciens élèves.

Envisagez-vous d’avoir recours à la mutualisation de professeurs avec d’autres établissements d’enseignements supérieurs, notamment à Nantes pour la filière para maritime ?

Cela fait partie de la réflexion dans le cadre de la filière para maritime avec d’autres écoles comme l’École Centrale de Nantes et l’université de Nantes. Mais rien n’est décidé.

Vous engagez une réflexion sur la réforme du mode de recrutement des futurs étudiants de l’ENSM. Le concours 2014 sera peut-être le dernier sous cette forme.Pouvez-vous nous en dire plus ?

Aujourd’hui tout n’est pas finalisé. L’année 2014 va être une année de transition par rapport à un nouveau mode de concours dont les modalités sont étudiées par un groupe de travail qui associe des élèves et des professeurs. Il était trop tard pour changer en 2014, car des élèves sont actuellement dans des classes préparatoires au concours. Les élèves ont proposé l’idée d’un entretien lors du concours. L’objectif est de revenir à une école post-bac, qui n’est plus la réalité aujourd’hui.

Parmi les idées, on peut intégrer le système APB (Admission Post-Bac, système de préinscription dans l’enseignement supérieur pour les élèves de terminale NDLR) tout en ayant un concours spécifique. Il y a des contraintes inhérentes à l’organisation APB : limite d’âge pour passer un concours, mais si on fait une admission sur titre la limite d’âge n’est plus un inconvénient. Les dates de concours, si on maintient des épreuves écrites, orales, ou uniquement sur dossier avec entretien sont à définir avant d’apparaître dans le système APB. L’APB n’est pas un objectif prioritaire. La réforme du concours passe avant. On veut recruter pas uniquement des bacs S, mais aussi des baccalauréats techniques qui représentent un réservoir important de futurs ingénieurs, que l’on a tendance ces dernières années à perdre.

Pour la filière B, on s’adapte aussi à l’évolution de la formation. Le concours actuel est ouvert aux élèves de classe de première STI. Dans la réalité aucun ne vient directement de classe de première. Comme la filière B va se faire maintenant sur trois ans. Nous allons recruter au niveau bac, avec en plus une admission parallèle possible, pour les BTS maritimes ouverts à St-Malo et Fécamp, en troisième année.

Pour la filière A, seulement 7 % des admis proviennent directement de terminale, c’est à dire que plus de 90 % ont fait une classe préparatoire ou une première année d’enseignement supérieur pour un concours où il n’y a que trois épreuves. Je souhaiterais revenir à un recrutement réellement à la sortie de la terminale, en essayant de détecter les futurs élèves ayant une fibre maritime, avec une lettre de motivation par exemple, quitte à adapter le programme de première année avec des cours de soutien dans les matières théoriques indispensables au bon déroulement de la scolarité au sein de la filière.

D’autre part, il n’y a, en métropole, que quatre centres d’examens, correspondant aux quatre sites de l’école. Cela nous coupe géographiquement des candidats potentiels de toutes les régions Nord et Est de la France. Nous allons donc réouvrir, dès 2014, un centre d’examens à Paris, car il n’y a aucune raison que les Alsaciens, par exemple, soient autant éloignés d’un centre de concours et ainsi découragés à devenir marins.

Comment envisagez-vous l’orientation en fin de troisième année des élèves vers le  para maritime ou la navigation ?

Il y a bien entendu un tronc commun de 6 semestres où les élèves suivront les mêmes enseignements. Mais dès l’intégration dans l’école, nous essayerons de connaître les vœux de chacun, soit lors de l’entretien au concours, ou après le premier stage embarqué. Chaque année on redemandera les vœux pour éventuellement adapter les enseignements en fonction des souhaits de chacun. C’est en réflexion, en prenant en compte les remarques des élèves et des armateurs qui ne souhaitent pas investir sur des personnes choisissant rapidement la filière para maritime. Il va falloir trouver un modus vivendi.

De même, nous devons proposer des passerelles entre les deux filières au-delà du diplôme final.

Pour les M1 et M2 para maritime à Nantes envisagez-vous une intégration dans le pôle en cours de formation avec l’École Centrale de Nantes et Audencia, avec in fine des possibilités de double diplôme, comme l’a présenté le directeur de Centrale Nantes ?

Non, aujourd’hui nous sommes au stade de discussions aussi bien avec l’École Centrale  qu’avec l’Université de Nantes. Nous étudions les possibilités offertes par ces deux institutions. On cherche un équilibre entre nos besoins et leurs offres. Quant au double diplôme, c’est bien entendu une possibilité qu’il faudra exploiter.

Pour la filière navigant, un semestre a été ajouté à la fin de la troisième année portant ainsi la durée du cursus à cinq ans et demi. Pourquoi ce semestre supplémentaire et dans quel site sera-t-il enseigné ?

La CTI a considéré que l’école délivrait un double diplôme ingénieur et navigant pour la filière navigant, donc que la durée du cursus doit être supérieure à cinq années. On avait à l’époque diminué un peu trop les matières pratiques pour se concentrer sur les matières théoriques et tenir cet objectif de cinq ans. L’insertion de ce 7ème semestre va permettre de réintroduire les travaux pratiques maritimes et d’apporter le plus nécessaire de connaissances pour suivre ensuite normalement le M1 et M2 navigant.

Ce semestre aura lieu au Havre sous réserve de trouver une solution satisfaisante pour le logement des élèves qui embarquent ensuite pendant leur année M1.

Cette année M1 se passe à la mer. Pour répondre aux critères des cinq années de la CTI, vous avez choisi de diminuer le temps de navigation nécessaire pour intégrer la dernière année. Cette dernière est valorisée par l’expérience acquise lors de ces embarquements. Maintenant que le « corset de la durée du cursus » tombe, pensez-vous laisser plus de souplesse aux élèves pour effectuer sur deux années le temps de navigation nécessaire, en recourant notamment au principe de l’année de césure ?

L’année de césure ne peut être généralisée car elle est une décision individuelle. Donc la CTI ne peut l’inscrire dans l’accréditation. Dans l’ancien cursus, les élèves ne dépendaient pas de l’école entre le diplôme DEO1MM et l’entrée en dernière année pour le DESMM. (Entre la 3éme et la 4éme année de l’époque où les élèves devaient compléter leurs temps d’embarquement en qualité d’élève à 12 mois puis naviguer 8 mois en qualité d’officier, sans limite de temps pour effectuer cette navigation NDLR).

Aujourd’hui dans le système ingénieur, les élèves dépendent de l’école pendant 5 ans. D’où la difficulté pour nous de suivre les élèves pendant la quatrième année, car ils conservent le statut d’étudiants pendant leurs embarquements en lien avec l’école. L’école reste responsable pendant toute la durée du cursus.

Cependant, ils pourront décider de prendre une année de césure au cas par cas.

Une autre piste suggérée par le rapport Leroy est la navigation sous pavillons étrangers purs, ou au sein de la flotte contrôlée. A nous de réfléchir pour préparer les élèves à cette possibilité, notamment en améliorant l’enseignement de l’anglais dans les formations. On nous reproche le manque de concertation avec les professeurs. Je peux vous assurer que le groupe de réflexion sur l’enseignement de l’anglais est particulièrement productif avec des propositions de cours,  de conférences en anglais et de formations pour les professeurs. L’introduction du TOEIC permet de valider un niveau de grammaire, mais ne reflète pas une aisance à l’oral.

L’école ne s’est jamais ouverte sur l’international. On n’enseigne même pas aux élèves comment fonctionne le système marine marchande à l’étranger, comme le « Manning » par exemple car c’est interdit en France. Nous souhaiterions que les officiers naviguant sous pavillons étrangers ou travaillant dans les sociétés de manning et armements internationaux viennent transmettre leurs expériences lors de conférences devant les élèves.

L’une des nouveautés du projet d’établissement est la création d’une formation monovalente pont internationale dont l’objectif affiché est de récupérer en partie les francophones qui intègrent l’école d’Anvers. Pour qui, pourquoi et pour quels marchés cette formation est-elle destinée ?

Pourquoi y a-t-il 150 Français sur les 750 élèves qui suivent les cours d’Anvers ? C’est énorme. C’est à dire qu’il y a environ 50 à 60 Français qui partent chaque année vers Anvers. Pourquoi ne peut-on pas en récupérer une trentaine par an, pour une vocation uniquement pont à l’international. Ce n’est pas pour le marché français.

Dans la réflexion vis-à-vis d’Anvers, nous avons intégré aussi l’idée de trouver une passerelle pour les diplômés belges qui souhaitent rejoindre la polyvalence française. Mais cette option est limitée, car les armateurs étrangers n’ont pas intégré l’idée de la polyvalence.

Dans la filière monovalente prévue pour 2015, il n’y aura pas, comme c’est actuellement le cas à Anvers, d’embarquements durant la scolarité. Ces élèves ne vont pas faire concurrence aux élèves polyvalents pour les embarquements. Cette formation est uniquement orientée à l’international.

Le projet d’établissement s’ouvre largement aux futures formations destinées aux activités off-shore, EMR etc. Tout cela semble aujourd’hui virtuel. Avez-vous engagé un processus concret avec des partenaires universitaires ou industriels pour définir les bonnes formations pour les bons débouchés de demain ?

On n’est pas dans le virtuel. Il existe déjà deux groupes de travail au Havre. L’un est déjà très avancé avec l’INSA dans le domaine de l’énergie-propulsion. On a un peu de temps pour accompagner les filières EMR qui se construisent actuellement. Le marché est en train de se faire. Les Assises de la mer l’ont bien montré. Il y a un gisement énorme. Heureusement que le marché n’est pas encore fait, tout du moins pour les EMR. C’est moins vrai pour l’Off-Shore où nous partons probablement avec du retard.

Nous restons modestes dans nos ambitions, car il est difficile de connaître les besoins dans 10 ans.

L’objectif est de proposer ces nouvelles formations pour 2017, quand le site du Havre sera pleinement opérationnel.

Comment articulez-vous l’école de Saint-Malo avec le nouveau Lycée Maritime qu’elle va rejoindre, c’est-à-dire les possibilités offertes aux Bac Pro d’intégrer directement l’ENSM ?

 Comme Saint-Malo aura aussi un BTS Maritime, les Bac Pro passeront par ce BTS s’ils souhaitent ensuite rejoindre le cursus de l’ENSM en troisième année de la formation d’officier chef de quart machine (OCQM). Il n’y aura pas d’accès direct en première année pour ces lycéens mais la possibilité, comme pour tout bachelier, de se présenter aux épreuves du concours d’entrée en première année d’OCQM.

Quel est le rôle de l’Inspection générale de l’enseignement maritime (IGEM) dans cette nouvelle organisation ?

 Il y a d’abord une redéfinition de l’IGEM par rapport à l’Inspection Générale des Affaires Maritimes (IGAM).

L’ENSM aura la main sur l’organisation des cursus. L’autonomie n’est pas complète et la Direction des Affaires maritimes est garant, via l’IGEM, de la délivrance des diplômes et brevets STCW.

Le CA du 10 décembre a également voté le budget de l’ENSM pour 2014. Ce budget, « contraint » pour certains, vous oblige à trouver des financements complémentaires : Formation continue, taxe d’apprentissage, mais également l’idée d’une fondation ENSM et la cession d’actifs immobiliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces deux derniers points ?

L’aspect immobilier ne nous concerne pas directement. Nous ne sommes qu’utilisateurs des locaux. C’est à l’État propriétaire de décider de la cession d’actifs immobiliers. Le produit de ces ventes va au budget de l’État qui décide où le réinvestir.

La fondation, c’est une idée à creuser comme dans de nombreuses écoles d’ingénieurs. Cela permet de financer des projets de recherche, notamment sous la forme de donations de la part d’entreprises ou de particuliers qui bénéficient en retour d’un avantage fiscal. Ce n’est pas la privatisation de l’école comme certains le disent. Il n’y a pas d’échéance. Plusieurs personnes sont prêtes à étudier le sujet. Si un ancien élève par exemple veut s’investir dans ce projet, nous sommes preneurs. C’est un moyen de s’appuyer sur le réseau des anciens élèves et des associations d’anciens élèves. Nous souhaitons un réseau d’anciens élèves dynamiques toujours en activités professionnelles, pour apporter leurs connaissances et leurs expériences à l’ENSM. Je souhaite dans un proche avenir pouvoir m’appuyer sur un annuaire des anciens élèves à jour et le plus complet possible pour connaître les vraies carrières professionnelles des Hydros.

Propos recueillis par Jean-Vincent Dujoncquoy

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