LE MARION-DUFRESNE AU CHEVET D’UN VOLCAN

Le MARION-DUFRESNE, navire océanographique et de ravitaillement bien connu de nos lecteurs[1], affrété par la Compagnie Louis Dreyfus, sous la responsabilité des TAAF[2] pour sa fonction logistique et d’IFREMER[3] pour son volet recherche, vient d’effectuer au cours du premier semestre 2019, entre ses rotations dans les Terres australes, des missions aussi imprévues qu’originales, qui lui ont été confiées par un groupement d’organismes scientifiques pluridisciplinaires, créé pour la circonstance.

En effet depuis une dizaine de mois, l’île volcanique de Mayotte, la plus orientale de l’archipel des Comores dans le canal de Mozambique, est sujette à des séismes multiples[4] qui inquiètent à juste titre la population. Cette île au passé géologique mouvementé, est née sur le plancher océanique il y a une quinzaine de millions d’années. Cinq millions d’années lui ont été nécessaires pour émerger et huit pour bâtir ses reliefs qui à leur apogée, étaient cinq fois plus étendus. Un volcan-bouclier considérable donc, qui depuis n’a cessé de s’effondrer sur lui-même, malgré quelques spasmes éruptifs[5].

Rien de bien préoccupant si ce n’est depuis le 10 mai 2018, de nombreux séismes  localisés au large et ressentis par la population[6]. Le diagnostic d’une séismicité locale associée à une possible crise volcanique sous-marine était donc justifié et méritait d’être confirmé et localisé, protection civile oblige (risques sismique, volcanique et de tsunami).

Modélisation des campagnes MAYOBS du Marion-Dufresne à l’est de Mayotte. L’île est en haut du schéma. Positionnement des séismes profonds (au centre) et du nouveau volcan en construction (premier plan) distants d’environ 15 km.

À l’initiative du BRGM[7], le CNRS[8] lançait le 29 novembre 2018 auprès de plus de 20 laboratoires, le projet de campagne « MAYOBS» dotée de plus de 0,4 million d’euros. Après évaluation des propositions, 11 laboratoires seront retenus, représentés par 44 chercheurs appartenant à un large éventail de disciplines. Ils auront pour mission d’identifier ce phénomène, dans une zone située à une cinquantaine de kilomètres à l’Est de Mayotte et par plus de 3000 mètres de profondeur.

Du 23 au 27 février 2019, le navire YLANG de la société SGTM déposait sur zone 6 sismomètres prévus pour un fonctionnement de 6 mois, d’autres seront positionnés à terre (Mayotte et Grande Glorieuse) ainsi qu’à Grande Comore et Madagascar, pour une bonne interprétation des signaux.

Ces enregistrements parleront lors des campagnes MAYOBS de mai et juin 2019 effectuées par le MARION-DUFRESNE. Ils corrigeront les premières estimations et révéleront que les épicentres des séismes sont plus proches de Mayotte (essaim à 10 km seulement au lieu des 50 estimés) et plus profonds (entre 25 et 50 km, une profondeur importante pour l’emplacement d’une éventuelle chambre magmatique[9]).

Ces données sont distinctes (voir modélisation) des mesures bathymétriques notamment, qui ont identifié à 25 km à l’est de Mayotte (Petite-Terre), un nouveau volcan à 3 500 mètres de profondeur, d’une base de 4 à 5 km et une hauteur actuelle d’environ 800 m. Lors de la dernière mission, les scientifiques ont remarqué au sud du volcan en construction, une coulée de lave  de 8 km² épaisse par endroits de 75 m. Les panaches de fluides émis et perceptibles sur 2.000 m de hauteur, sont dissous dans l’océan sans atteindre la surface.

Par ailleurs, les enregistrements GPS de haute précision effectués à terre, montrent que Mayotte se déplace vers l’est de 1,4 cm/mois et s’enfonce de 0,7 cm/mois[10], sans qu’il soit possible de corréler ce phénomène avec une séismicité en baisse ce mois-ci (63 événements du 12 mai au 11 juin 2019).

Nous assistons donc pour la première fois en direct, en particulier grâce à la logistique embarquée à bord du MARION-DUFRESNE, à un phénomène exceptionnel, évolutif et complexe de la naissance d’un volcan : une éruption sur le plancher océanique. Celui-ci en est coutumier, mais dans ces observations liminaires, séismicité et magmatisme ne semblent pas nécessairement associés. À suivre. Quel sera le devenir de ce volcan pour lequel les écoliers de Mayotte cherchent déjà un nom ? Le parrain ne pourra en être que le MARION-DUFRESNE.


[1]Jeune Marine, 227, 2015, p.24.

[2]Terres Australes et Antarctiques Françaises

[3]Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.

[4]Plus de 1600 séismes enregistrés dont une trentaine de magnitude supérieure à 5, associés à des signaux basse fréquence ressentis par les réseaux sismiques mondiaux (11 novembre 2018).

[5]Sur Petite-Terre, le Dziani par exemple, il y a environ 7.000 ans.

[6]Séisme de magnitude 5,8 enregistré le 15 mai 2018, en juin, 80 séismes détectés en une seule journée; 1800 séismes enregistrés localisés à 10 km à l’est de Mayotte dont 30 environ de magnitude supérieure à 5.

[7]Bureau de Recherches Géologiques et Minières

[8]Centre National de la Recherche Scientifique

[9]Des signaux basse fréquence pourraient correspondre à des tremors indicateurs de remontée de magma.

[10]13 cm en un an, ce qui est considérable si cela est confirmé.

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