Il y a quarante ans jour pour jour, le France quittait le Quai de l’Oubli au Havre pour intégrer la flotte Norwegian Cruise Line

Ce 18 août demeurera à jamais dans la mémoire de la Marine Marchande française. Après un séjour de quatre ans à l’abandon dans son port d’attache, à un poste surnommé Quai de l’Oubli, le paquebot transatlantique France quitte Le Havre et son pays pour une nouvelle destinée. De mémoire de paquebot, aura-t-on vu un appareillage plus émouvant ces dernières quarante années ? Toute la presse et les médias nationaux sont présents, tandis que marins et habitants du pays pleurent leur navire-amiral déchu. Michel Sardou en fera une chanson encore mythique aujourd’hui.

Seulement quatorze ans de navigation… Il faudra bien des années de recul pour comprendre, exactement, ce qui a condamné le superbe transatlantique à une si courte carrière. Main-d’œuvre trop chère, navire trop ambitieux, arrivé trop tard… Chacun adhère à une explication le satisfaisant dans un débat qui n’est aujourd’hui toujours pas vraiment terminé. On regarde alors avec envie le Queen Elizabeth 2, lancé en 1969 et qui sillonnera les océans jusqu’en 2008 sous les couleurs de la mythique Cunard. Devenu Norway, l’ex-France est désormais exploité aux Caraïbes : il fera en 1998 et 1999 quelques escales dans l’Hexagone – retentissantes. Lorsqu’il arrête de naviguer en 2003, son avenir refait débat : cependant devenu difficile à rénover, bourré d’amiante, le paquebot est bien difficile à transformer en musée flottant (comme son aîné le Queen Mary, toujours exploité comme hôtel à Long Beach aujourd’hui). Il terminera sa carrière sur les plages indiennes, entre porte-conteneurs rouillés et vieux tankers désossés. On n’en sauvera que quelques parties, les plus symboliques : on fêtait l’automne dernier le retour du nez au Havre, désormais exposé au pied du siège du Grand Port Maritime.

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Le retour du nez du France ©Mathieu Burnel

On l’a assez peu perçu depuis l’Hexagone : mais Knut Kloster fut un armateur brillant et un investisseur visionnaire. Avec ses 315 mètres de long, le France est le plus gros navire à passagers disponible dans les années 70. La croisière est encore en balbutiement : sous les couleurs de Norwegian Cruise Line, Kloster exploite quatre unités, bien plus petites, mais rêve d’économies d’échelle et de visibilité. Amarré à un quai anonyme au fond du port , le bateau à l’abandon au Havre aurait presque lui-même renoncé à une nouvelle vie… Personne ne penserait qu’un armateur norvégien s’intéresserait à lui. Le projet est de fait ambitieux : Kloster repense le bord presque de zéro. Modernisation de la passerelle et des commandes, neutralisation de la moitié de la machine (divisant ainsi par quatre la consommation de fioul)… Côté passagers, les cabines sont redécoupées et un pont est ajouté. Cependant le succès est remarquable : ainsi Knut Kloster est considéré aujourd’hui comme l’un des fondateurs de la croisière moderne. NCL demeurait jusqu’il y a peu le troisième armateur mondial du secteur. Le pari est gagné ; le Queen Elizabeth 2, seul grand paquebot de l’époque, gardera son caractère ancien de transatlantique, alors que le Norway incarne le devenir, moderne,  ludique et démocratique des croisières modernes.

 

Le Norway ne reviendra que vingt ans plus tard sur les côtes françaises : entre 1996 et 2001, des escales à Marseille et Cherbourg attirent des milliers de curieux et nostalgiques. Mais c’est sur les quais du Havre que l’émotion est la plus palpable, alors que dans le public figurent de nombreux anciens navigants de la CGT. Encore aujourd’hui, en France, le Quai de l’Oubli évoque pour beaucoup la fin de la croisière tricolore, voire la fin de la Marine Marchande : le géant CMA-CGM d’aujourd’hui n’est peu souvent voire jamais relié à la Compagnie Générale Maritime, nouveau nom de la Transat en 1979.

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Le SS Norway en escale à Bremerhaven ©Eric Houri

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