Editorial Jeune Marine N°212

Depuis la parution du dernier numéro, la marine marchande a fait les grands titres de la presse et la une des journaux télévisés : TK Bremen, Seafrance, Costa Concordia : autant de sujets dont les médias auront su tirer profit pour faire de l’audimat.

Auditeurs et téléspectateurs n’auront eu d’autre choix que celui de prendre pour argent comptant un certain nombre d’affirmations : navire pollueur que les Autorités portuaires auraient dû empêcher de sortir du port de Lorient ; compagnie de ferries qui serait remise sur les rails grâce à la volonté politique d’un gouvernement qui veut arrêter la spirale infernale des licenciements ; capitaine maudit du paquebot italien, donné en pâture aux medias avant même la moindre analyse des enregistrements récupérés à bord du Costa Concordia.

J’ai rencontré ces derniers jours des capitaines désabusés et inquiets de la tournure que peut prendre le moindre événement de mer. Les déclarations de nos décideurs politiques ont effectivement de quoi surprendre et inquiéter. Les commentaires sur le terrain de notre ministre de l’écologie NKM, lors de l’échouement du TK Bremen, démontrent une connaissance très superficielle des problèmes maritimes. Le ras-le-bol de M. Jean-Yves Le Drian qui se dit irrité par « le risque dû à l’irresponsabilité et à l’insouciance », les faux espoirs donnés aux salariés de Seafrance (qui ne sont pas tous corrompus !) sont autant d’interrogations pour les gens de mer confrontés à la méconnaissance du monde maritime de la part de nos gouvernants.

Un navire qui dérive à la côte dans le gros temps, s’échoue et provoque une pollution est nécessairement l’objet de toutes les ires : son capitaine devient immédiatement suspect et son armateur supposé véreux.

Les Bretons ont le droit de dire « Halte aux marées noires » mais les capitaines n’ont pas à être fustigés illico presto et les armateurs montrés du doigt avant la moindre analyse des faits : le sensationnel fait recette, les chaînes d’infos 24h/24 se délectent de ce genre d’événementiel. L’affaire Seafrance se termine comme beaucoup le supputaient. La liquidation judiciaire, prononcée le 9 janvier, laisse un goût amer dans la bouche des salariés qui avaient cru en certaines promesses : la reprise de la compagnie par une Scop s’est avérée trop hasardeuse pour être menée à son terme. L’arrivée sur le Détroit de LDA/DFDS, avec reprise de quelque 300 anciens salariés Seafrance, semble être une des solutions les plus viables dans la recherche du maintien d’une ligne ferries sous pavillon français. La disparition de Seafrance a donné lieu à des révélations inquiétantes concernant certains membres du syndicat (majoritaire) maritime Nord CFDT accusés dans la presse locale (et nationale !) des pires dérives : violences et intimidations, gestion opaque des instances représentatives du personnel, soupçons d’enrichissement personnel, collusion avec la direction… Ce qui a fait dire à un élu socialiste (reconnu pour dire tout haut ce que les autres pensent tout bas) que la société Seafrance avait été dirigée par « des escrocs et des patrons voyous » : cinq de ces derniers ont assigné en justice le député et réclament aussi la condamnation du journal La voix du Nord qui a publié les paroles pamphlétaires.

Quant au naufrage du Costa Concordia, survenu le 13 janvier, le triste bilan au 28 janvier fait état de 17 morts et 15 disparus. Ces pertes en vies humaines prennent forcément le pas sur l’exploit réalisé par l’équipage d’avoir assuré l’évacuation de plus de quatre mille personnes, dans les conditions que l’on imagine. Ce même équipage a été accusé de tous les maux malgré une évacuation globalement efficace : on ne peut blâmer collectivement les 1 000 membres d’équipage, même si certains ont préféré sauver leur propre peau avant celle des passagers. Quant au capitaine du paquebot, Francesco Schettino, lequel d’entre nous peut imaginer un instant que le seul maître à bord puisse se défiler au milieu des passagers et abandonner 4000 personnes, dans la panique d’une évacuation nocturne d’un paquebot dans le noir, en train de chavirer ?

Si tel a été le cas, qu’il soit pendu haut et court ! Mais j’ai peine à cautionner toutes les hérésies diffusées par nos grands médias : Francesco Schettino, soudainement affublé des pires mots (capitaine « frimeur » et « cassecou »), est lâché par sa direction de Costa Crociere qui se doit de trouver une parade pour sauvegarder son image de marque de croisiériste réputé. Effectivement le capitaine reconnaît une « erreur de navigation », on ne pourra le contredire. Ce qui semble aberrant lorsque l’on connaît l’organisation quasi-militaire d’une passerelle de grand paquebot, c’est l’absence totale, au niveau de cette équipe passerelle, de notion de Facteurs Humains (FH) tels que l’on a pu la développer dans ces pages. Quid du processus normatif de prise de décision, d’analyse de la situation, d’évaluation des risques ? Une fois de plus, la routine semble avoir pris le pas sur le bon sens marin. Gageons que l’analyse des enregistrements VDR saura nous en dire plus sur ce qui s’est passé le 13 janvier à 21 h 45 à moins d’une encablure de la côte Est de l’île du Giglio.

Que tous ces événements permettent à nos nouvelles promotions de pilots de mesurer la hauteur de leur engagement vers une profession en pleine mutation et une pénalisation grandissante du capitaine de navire. Jeune Marine salue ces nouveaux impétrants parrainés par le Commandant Hubert Ardillon, Président de L’Association Française des Capitaines de Navires, avec quelques clichés des cérémonies de baptême au Havre et à Marseille.

Souhaitons à cette première promo de futurs « Ingénieurs » d’être garants d’une qualité de savoir-faire et de savoir-être au moment où ils prendront pleinement la barre de leur navire. Puisse ce titre d’« ingénieur » ne pas dénaturer la transmission des connaissances purement maritimes dispensées à des milliers d’Hydros dont le seul rêve était de naviguer et de prendre en charge une expédition maritime.

La rédaction

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