Assises Économie de la Mer: Édition limitée de Jeune Marine N°240 Bis

A l’occasion des Assises Économie de la Mer, organisée par notre confrère Le Marin au Havre les 21 et 22 novembre, Jeune Marine publie une édition limitée du N° 240, avec un entretien exclusif du Président-Fondateur de la Compagnie Maritime OFW SHIPS, Régis Revilliod.

 

Ancien capitaine de la marine marchande, bien connu de la communauté maritime française, vous êtes aussi un Normand de naissance. Qu’attendez-vous de ces assisses de la mer qui se tiennent cette année au Havre, centre portuaire normand de renom ?
Dieppois de naissance, j’ai vécu et fait mes premières classes dans la marine marchande à Paimpol, Saint-Malo, et au Havre où j’ai obtenu mon DESMM. Je suis un pur produit de la promotion sociale maritime, et j’en suis fier. J’attends de ces assises le coup de projecteur que le maritime français mérite depuis longtemps. Nous avons le deuxième espace maritime mondial, une tradition qui remonte à Colbert et des innovations qui pourraient révolutionner notre industrie. Par rapport aux Américains, nous sommes vraiment en retard. Ils sont déjà en train de développer des « bluetech », des entreprises qui proposent des solutions maritimes et éco-responsables. Il faut maintenant passer des paroles aux actes. Les innovations maritimes d’aujourd’hui sont les bénéfices et les emplois de demain.
Innover dans la mouvance « bluetech », c’est ce que vous semblez proposer avec vos bateaux embouteilleurs d’eau. Comment vous est venue cette idée ?
Après ma carrière dans la marine marchande, j’ai créé une entreprise de logiciels industriels, spécialisée en procédés offshore et agroalimentaire. Alors que je terminais l’automatisation d’une ligne d’embouteillage pour un client, j’ai eu le déclic. Pourquoi ne pas embarquer une ligne de production à bord d’un navire, qui produirait tout en transportant ?

On dessale quotidiennement l’eau de mer à bord pour les équipages, et les bateaux de croisière font la même chose. L’idée d’embouteiller à bord est une étape supplémentaire à notre portée. Notre navire s’insère bien dans la définition « bluetech », plus économique et plus écologique.

Vous avez créé votre entreprise en juin 2013. Qu’avez-vous réalisé pendant ces quatre années ?
Nous nous sommes principalement concentrés sur la technique et le marketing. En poussant nos recherches, nous avons découvert qu’en puisant plus en profondeur, l’eau était moins exposée aux pollutions et plus riche en minéraux qu’en surface. Les équipes ont dû se pencher sur un puisage à 300 mètres de profondeur, et ce, toujours à bord du navire bien sûr. Appelée Deep Sea Water, les Japonais en boivent depuis la fin des années 80. C’est un marché de près de 2 milliards de dollars, mais inconnu ici en Europe. Les faisabilités maritime et agroalimentaire ont toutes deux été validées par des organismes de certification
renommés. En parallèle, le commercial s’est mis en place, et nous prévoyons nos premiers essais en mer pour l’été prochain. Nous préparons des contrats avec des distributeurs de boissons au Moyen-Orient, en Asie et en Europe.

Vous avez parlé de projet éco-responsable. En quoi votre navire casse les codes du monde de l’embouteillage, considéré comme nocif pour la planète ?
C’est une nouvelle façon de concevoir la production d’eau en bouteille. Le transport international des eaux embouteillées est un casse-tête économique et écologique. On parle de bouteilles d’eau faisant le tour de la terre pour aller du producteur au consommateur. En combinant production et transport vers le port de livraison, notre navire réduit considérablement ce problème et donc, l’empreinte carbone. Par ailleurs, en dispersant très faiblement la saumure, notre usine
garde l’équilibre salin de l’eau de mer. L’eau collectée est utilisée pour la climatisation de l’usine et les vitesses de navigation maîtrisées pour une économie de combustible. Mais ce dont je suis le plus fier, c’est que nous serons les seuls à recycler à bord le plastique de nos bouteilles usagées. Ce plastique sera transformé en palettes pour le transport à terre.

Que peut apporter le projet OFW SHIPS au monde maritime français ?
Cette entreprise est avant tout une histoire maritime française. Nous serons enregistrés au Registre International Français (RIF). En ce qui concerne l’emploi, la France dispose d’un incroyable vivier de marins compétents et motivés, et je ne me vois pas recruter autre part qu’en France. Depuis la mise en place de la plateforme de recrutement sur notre site, des milliers de CV nous sont parvenus. Nous les étudions consciencieusement. Chaque navire fonctionnera sur la
base de deux équipages, chacun d’environ 60 officiers et marins. À terme, nous visons une flotte de cinq navires pour un minimum de 500 marins à employer. Sans compter les constructions de bateaux neufs.

Comment avez-vous prévu la mise en oeuvre de cette usine mobile du point de vue maritime ? Est-ce un navire d’un nouveau genre ?
Nos navires n’ont rien de spécial en soi, ce sont des Ro-Ro classiques avec un plan de chargement bien précis. Le personnel recruté ne  sera constitué que de marins qualifiés. Toutes les opérations d’embouteillage seront réalisées par nos équipages et à la charge des affréteurs, c’est à-dire des clients du domaine des boissons et de l’eau en bouteille.

Après les nombreux ouragans qui ont frappé Saint-Martin ou Saint-Barthélemy notamment, vos navires-usines pourraient être d’une grande aide pour les populations en manque d’eau ?
Ce n’est pas notre vocation première, mais nous pourrions tout à fait intervenir dans ce genre de situation d’urgence. Si nous sommes appelés, nous répondrons présents. Nos navires-usines ont l’avantage d’être mobiles et de produire de l’eau en bouteille tout en navigant vers les ports de destination. Ce qui nous permet de livrer en grande quantité une eau de boisson de haute qualité à des populations sinistrées. Nous avons d’ailleurs participé à la demande du Quai d’Orsay à un salon humanitaire à Dubaï et avons été sollicités par une ONG pour participer à la constitution d’un stock stratégique d’eau en bouteille à Panama. Mais il faut au préalable lancer notre premier navire.

Avec les potentielles retombées économiques que pourrait apporter votre entreprise, vous avez dû recevoir des aides financières de l’État français ?
Pour reprendre une phrase hélas célèbre de Richelieu : « Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée ». Notre dossier a souvent reçu de nombreux échos positifs, mais sans retour franc. À la croisée du maritime et de l’agroalimentaire, on s’y attendait un peu, mais quand même… Mais bon, on a tenu le cap, et on s’est débrouillé seul. OFW SHIPS a levé près de 3 millions auprès de ses actionnaires historiques. Et c’est aujourd’hui le moment d’accélérer.
C’est pourquoi nous préparons une entrée en bourse pour nos premiers navires.

Comment êtes-vous perçu par les acteurs publics et financiers ?
Récemment, une banque d’affaires de la place de Paris a comparé notre potentiel de croissance à celui des licornes (future ETI de 1 Mrd € de CA à 10 ans). Nous préférons le terme de narval ou licorne des mers, animal, qui lui, est bien réel. Nous avons constaté depuis un intérêt grandissant des acteurs financiers et des médias.

Comment prévoyez-vous de financer vos navires ?
Notre plan de financement s’appuie sur la recherche de partenaires stratégiques et aussi sur la préparation d’une entrée en bourse. La bourse permet de répondre au mieux à notre calendrier. Il y a quelque temps, nous avions tenté le crowdfunding. Si la réglementation ne nous a pas permis d’aller au bout de cette démarche,
cette expérience nous a en revanche familiarisés avec les marchés financiers. Fort heureusement, une réforme de la bourse passée en juin dernier offre désormais aux starts-up matures la possibilité d’être cotées. Nous nous préparons en ce sens et tablons sur une cotation prochaine. L’achat du premier navire suivra.

Comment comptez-vous développer votre flotte à court-terme?
Le marché de l’eau en bouteille représente près de 400 milliards de litres par an et une croissance de 7 %. En prévision, le plan de déploiement prévoit 3 navires en activité pour 2022. Deux autres navires complèteront les premiers pour une mise en service prévue vers 2024.

Une entrée en bourse, cinq navires en à peine 6 ans, n’avez-vous pas peur d’être trop ambitieux ?
La montée en charge de la production des navires est calquée sur les besoins de nos clients. Le volume de production représentera moins d’un millième de la production mondiale d’eau en bouteille, un objectif plus que raisonnable. Nous avons fait en sorte que nos navires soient rentables dès la première année de production, bien que fonctionnant à minima. Comme tout bon marin, je garde un pied de pilote. Quant à l’entrée en bourse, nous suivons le chemin de centaines
d’entreprises innovantes qui nous ont précédés.

Avec votre expérience d’entrepreneur, quels conseils pourriez-vous donner à une jeune entreprise ?
Si vous demandez à un skipper qui vient de finir le Vendée Globe ou la Volvo Ocean Race, il vous dira, il faut être fou… Plus sérieusement, créer une entreprise, c’est une longue aventure où chaque jour en soi est une aventure. Comme en mer, en somme. Je ne sais plus quel grand poète a dit : « La mer, la mer, toujours recommencée ! »
Eh bien, l’entreprise, c’est ça. Et c’est cela, qui est une aventure passionnante. Il faut y croire, envers et contre tout, croire en les autres comme on croit en soi.

Finalement, et ce malgré les vents contraires auxquels vous avez pu faire face, vous êtes optimiste ?
L’optimisme, nous le devons surtout à nos prévisions commerciales qui nous permettront d’armer deux navires à temps plein et d’employer plusieurs centaines de marins. Le chef, le mot est parfois mal accepté, le Vieux ou le patron se doit d’être optimiste quand tout va mal et de garder un peu de pessimisme pour
quand tout va bien. Cette météo personnelle de celui qui est à la barre donne un minimum de sérénité à ceux qui lui font confiance. Et permet au navire, comme à l’entreprise de tracer sa route. Enfin, comment ne pas être optimiste quand on a l’un des plus beaux projets en Europe ?

« La France dispose d’un incroyable vivier de marins compétents et motivés, et je ne me vois pas recruter autre part qu’en France. »

Entretien avec Régis Revilliod
Président-Fondateur de la Compagnie Maritime OFW SHIPS

« si nous sommes appelés, nous répondrons présents »

Publi-reportage www.jeunemarine.fr 

 

 

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