C Star : Une initiative controversée aux limites du principe de l’assistance en mer.

Le drame des migrants en Méditerranée, plus particulièrement au large de la Libye qui connaît un afflux important de migrants tentant de gagner l’Europe afin d’y trouver un avenir économique plus radieux, suscite des initiatives pour le moins étonnantes et totalement à contre-courant.

Au printemps 2017, les groupes Génération Identitaire de plusieurs pays européens ont lancé un appel aux dons pour pouvoir financer l’affrètement d’un navire destiné à intercepter les embarcations de migrants en limite des eaux territoriales libyennes pour les ramener en Libye. « Nous voulons surveiller les navires des ONG et informer les garde-côtes libyens sur leurs agissements. Nous voulons intervenir quand ils sont dans l’illégalité et évidemment si nous recevions un signal SOS, nous sauverons les personnes en détresse et nous assurerons leur retour aux côtes libyennes, juste comme la loi le décrit. »

Cette initiative a été ignorée par les ONG impliquées dans ces opérations de sauvetage (SOS Méditerranée et MSF entre autres), car elles doutaient que l’argent ainsi récolté suffise à financer ce projet. Seuls quelques groupuscules d’extrême gauche se sont mobilisés pour suivre et contrecarrer cette opération. Les initiateurs de « Defend Europe », nom de baptême de cette opération, ont annoncé avoir réuni plus de 70.000€ et affrété un navire utilisé depuis 2014 dans le golfe d’Aden comme armurerie flottante pour les équipes de protections armées privées qui embarquent pour protéger les navires de commerce au large des côtes somaliennes et yéménites.

RDV mystérieux en mer Rouge.

Le C Star, ancien Suuna finlandais, ex- navire de recherche de 40 m de long, a quitté le port de Djibouti dont il bat le pavillon, le 7 juillet, cap sur le canal de Suez. Le 12 juillet en mer Rouge, le C Star a été rejoint par le Jupiter, navire transportant des gardes armés appartenant au même armateur. Ce dernier, Sven Tomas Egerstrom, est un entrepreneur suédois basé à Cardiff à la réputation sulfureuse et avec un passé criminel d’après l’organisation britannique Hope not Hate. Sa société Seamarshals Risk Management Ltd fournit des équipes embarquées de gardes armés, essentiellement originaires d’Ukraine. Le Jupiter est un navire appartenant à Egerstrom, via la société Maritime Global Services Ltd, basée à Dubaï. Lors de ce rendez-vous en mer, le Jupiter arrivait du mouillage de Port-Khalid aux Émirats Arabes Unis, c’est-à-dire à proximité des bureaux de MGS à Dubaï. Ce RDV en mer était probablement destiné à transférer vers le Jupiter les armes stockées à bord du C Star.

Inspection à Suez.

Le 20 juillet, le navire a été retenu par les autorités égyptiennes, puis relâché après une fouille minutieuse du navire. Ne pouvant arrêter le navire pour un défaut de documents nautiques, les Égyptiens étaient à la recherche d’armes à bord, car la certification ISO 28007 de Seamarshals Risk Management Ltd (certification internationale standard pour les sociétés de sécurité maritime privée) a été suspendue par MSS Global, sans justification particulière, mais très certainement en lien avec cet affrètement particulier.

Escale judiciaire à Chypre

Le 26 juillet, le C Star a été retenu dans le port de Famagouste par les autorités turques. Le Commandant, le Second-Capitaine et sept membres de l’équipage ont été interpellés par la police ainsi que Sven Tomas Egerstrom, l’armateur présent sur place, pour suspicion de faux et usage de faux (documents). Faute de preuves suffisantes, l’équipage a été relâché et le C Star a quitté le port de Famagouste le 27 juillet en fin d’après-midi, à destination de Tunis.

Les autorités turques ont eu la surprise de découvrir également à bord du navire une vingtaine de Sri Lankais, présentés comme des membres d’équipage en formation par le représentant français de « Defend Europe ». Parmi ces Sri Lankais, cinq d’origine tamoule ont déposé une demande d’asile en République turque de Chypre, qui leur a accordé un visa de 10 jours. Les autres ont été conduits à l’aéroport. On ne connaît pas leur sort. Que faisaient réellement à bord ces Sri Lankais ? Équipage ou migrants, probablement un peu des deux.

Le 2 août 2017, le C Star était au sud de la Crète, faisant route à l’ouest avec un nouveau pavillon d’une grande nation maritime, la Mongolie. Le 4 août 2017, le C Star est entré dans le golfe de Syrte faisant actuellement route vers Misrata.

C Star Capture ecran Facebook defend europe

Une action jouant sur les limites du droit maritime et international.

Juridiquement les actions prévues par Defend Europe sont-elles des actes de piraterie ( Convention de Montego Bay 1982), une mise en danger de la vie d’autrui , une entrave à la liberté de navigation, une obligation de porter assistance au titre des conventions SOLAS 1974 et SAR 1979, ou l’utilisation « détournée » de la convention de Genève de 1951 qui « interdit aux États signataires d’expulser ou de refouler, de quelque manière que se soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité ou de ses opinions politiques ».

Difficile de répondre clairement à la question : aborder une embarcation de migrants sur le point de sombrer est-ce de la piraterie ou du sauvetage ?

En souhaitant reconduire vers la Libye les bateaux qui transportent des migrants clandestins, Defend Europe répond à la convention SOLAS qui recommande de débarquer les naufragés dans le « port sûr » le plus proche. Or, les gardes-côtes italiens considèrent que la Libye n’offre pas de « port sûr » au regard du droit maritime et organisent toujours le transfert vers l’Italie des migrants secourus sous leur coordination.

L’Italie impose un code de conduite aux ONG

L’autre objectif affiché de l’opération Defend Europe est de montrer la collaboration entre les ONG humanitaires et les mafias de passeurs. Ce lien, réel ou fictif, est à l’origine d’un code de conduite imposé le 31 juillet 2017 par le gouvernement italien aux ONG impliquées dans le sauvetage des migrants. Ce code de conduite vise notamment à interdire aux ONG de s’approcher des eaux libyennes et de communiquer avec les passeurs, y compris via toute forme de signaux lumineux. Il exige la présence d’un policier à bord. Seules trois ONG sur les neuf présentes sur zone ont accepté ce code, dont deux points sont rejetés notamment par MSF (Médecins Sans Frontières). D’une part, l’acceptation à bord de fonctionnaires de la police judiciaire, enquêtant sur le trafic d’êtres humains, « pour une période strictement nécessaire« . D’autre part, l’interdiction de transférer les personnes secourues à bord d’autres navires, « sauf en cas de situation grave et de danger imminent » et avec l’accord du commandement des gardes-côtes italiens. Une ONG portant secours à des migrants devra donc en principe à l’avenir les amener jusqu’à un port, impliquant des trajets plus longs, des coûts de sauvetage accrus et une moindre présence.

Dès le 2 août, l’Italie a bloqué à Lampedusa pour des « contrôles » le Iuventa, ancien navire de pêche hollandais affrété par l’ONG allemande Jugend Rettet, non-signataire du code de conduite. Le procureur de Trapani suspecte une connivence active entre cette ONG et des passeurs libyens, s’appuyant sur les vidéos d’un transfert en mer.

iuventa migrants ger

Depuis 2015, jusqu’à une douzaine de navires humanitaires privés patrouillent au large de la Libye. Selon les garde-côtes italiens, ils ont réalisé 26% des opérations de secours en 2016 et 35% cette année, aux côtés de navires italiens, européens et commerciaux.

Quel sera le mode opératoire sur zone du C Star ?

« Lors de notre mission, lorsque nous croiserons des bateaux remplis de clandestins, nous appellerons les gardes-côtes libyens pour qu’ils puissent venir les secourir et nous veillerons à leur sécurité le temps de leur arrivée« , a déclaré l’un des commanditaires de cette opération. Or les gardes-côtes libyens, financés par Bruxelles, sont soupçonnés de complicité avec les passeurs. Seul un lien direct entre Defend Europe et l’un des « seigneurs de la guerre » contrôlant un port libyen permettrait de débarquer les migrants en Libye.

Capture ecran FB Defend Europe

(capture d’écran sur page Facebook Defend Europe)

La présence des navires humanitaires à proximité de la limite des 12 miles pousse les passeurs à envoyer des embarcations toujours plus fragiles et surchargées sans même plus se préoccuper de fournir aux migrants de l’eau, du carburant ou un téléphone satellitaire pour les appels de détresse. Cyniquement, par son action le C Star raccourcit le cycle économique du trafic d’êtres humains au départ de la Libye.

Quel est l’objectif réel de cette opération ?

L‘odyssée du C Star tourne à une aventure de « pieds nickelés » qui risque de se heurter prochainement à un arraisonnement par la Marine italienne qui vient d’être autorisée par le parlement italien à apporter un soutien actif aux garde-côtes libyens à l’intérieur des eaux territoriales de la Libye.

On peut s’interroger sur le réel financement de cette opération. Génération Identitaire annonce avoir réuni plus de 75.000 € (via notamment le site PayPal), ce qui semble insuffisant. Les groupuscules antifafs dénoncent un financement par l’extrême-droite américaine (qui aurait financé à hauteur de 100.000 US$), y voyant même l’ombre fantomatique du Ku Klux Klan. Par contre, il ne serait pas étonnant que derrière certains donateurs se cachent des réseaux mafieux impliqués directement dans le trafic des migrants, afin de jouer sur la confusion. Situation paradoxale, où les passeurs sont indirectement les sponsors d’une opération dirigée en partie contre leurs activités lucratives.

Rien que dans le sud de l’Italie, notamment dans la région des Pouilles, la justice italienne estime à environ 400.000 migrants clandestins travaillant dans les exploitations agricoles, générant un chiffre d’affaires entre 14 et 17 milliards d’euros contrôlés par les différentes familles mafieuses du sud de la botte italienne…

Tant que la dimension économique du trafic d’êtres humains ne sera pas pleinement acceptée, maîtrisée et gérée politiquement par l’Europe, le flux des migrants économiques va perdurer.

Selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 111.000 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis le premier janvier, dont près de 95.000 en Italie. Plus de 2.385 sont morts ou portés disparus en tentant la traversée.

JVD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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