Entretien avec Patrice Laporte, directeur de l’ENSM

Interview complet publié dans le JM 248. Propos recueillis par Aymeric Avisse.

Cet entretien a été réalisé avant l’annonce officielle du départ de Patrice Laporte de la direction de l’ENSM, début avril 2019. 

 

1/ Vous avez pris les rênes de l’ENSM dans une situation peu confortable avec de profonds changements en cours au sein de l’institution, notamment la répartition des sites : pouvez-vous faire un premier bilan de cette situation ?

Lors de la réunion du comité interministériel de la mer qui s’est tenue à Brest le 17 novembre 2017, un certain nombre de décisions relatives à l’ENSM ont été prises et en particulier celle de donner un nouvel élan à l’école pour lui permettre de mieux répondre aux besoins de l’économie. Ces décisions se situent après l’audit de la Cour des comptes qui a eu lieu tout au long de l’année 2017 et dont le rapport d’insertion a été publié début 2018. Concrètement le décret de 2010 portant création de l’établissement, a fait l’objet de révisions. Il vient de franchir une dernière étape avec son passage au Conseil d’Etat et devrait être publié d’ici une à deux semaines. Ce nouveau décret modifie la gouvernance de l’école et permet en particulier d’ouvrir plus largement le conseil d’administration aux différents acteurs de l’économie maritime, ainsi que de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Laporte ENSM

P.Laporte, ©ENSM

L’école conservera un site principal au Havre, siège social de l’école, et un site secondaire à Marseille. Deux antennes seront créées à Nantes et Saint-Malo, la première en se rapprochant de l’Ecole centrale avec la construction d’un nouveau bâtiment mutualisé sur le campus de cette dernière, et la seconde en se rapprochant du Lycée professionnel maritime Florence Arthaud, avec également la construction d’un nouveau bâtiment.

La réorganisation a fait l’objet d’un arrêté de restructuration publié en juillet 2018. Il concerne le regroupement des services de direction au Havre, et la création des deux antennes. Une quarantaine de personnes sont concernées par le regroupement au Havre qui est officiellement le siège social de l’établissement depuis le 1er janvier 2016, la décision en ayant été prise dès 2013.

Une Directrice générale des services a été recrutée au Havre au 1er février 2019 (NDLR Alexandra Beaugrand) et l’essentiel du transfert des services aujourd’hui répartis sur les quatre sites, sera achevé d’ici septembre 2019 (direction des études, services financiers, direction du patrimoine et une partie de la DRH). Au plus tard, tous les mouvements seront terminés en septembre 2021, le service études et formations, actuellement à Saint-Malo, étant transféré en dernier, juste avant le déménagement de l’implantation intramuros sur le campus de Paramé.

Les sites de Nantes et Saint-Malo ont vocation à devenir des antennes. Cela signifie que le soutien sera assuré par les établissements hébergeurs (respectivement l’Ecole centrale et le LPM Florence Arthaud) au travers d’une convention de fonctionnement, et non plus par du personnel ENSM. Les économies réalisées sur le fonctionnement (coût d’entretien de locaux vétustes et coût du personnel de soutien) permettront de dégager les marges nécessaires au développement de l’école. Les deux déménagements sont programmés en septembre 2021. Ne seront plus présents dans chacune des deux antennes, qu’un directeur, le personnel enseignant et un service de la scolarité.

Pour résumer on aura donc deux sites, un au Havre et un à Marseille, ainsi que deux antennes, l’une à Nantes et l’autre à Saint-Malo, mais quel type d’enseignement ?

La vocation du site de Marseille reste inchangée ; il continue à recevoir les trois premières années du cursus ingénieur. Les élèves qui souhaitent devenir navigants poursuivent leur scolarité au Havre pendant deux ans et demi comme c’est le cas actuellement, et ceux qui font le choix de devenir ingénieurs maritimes rejoignent Nantes pour leurs deux dernières années d’études. Les futurs officiers monovalents « machine » étudieront tous à Saint-Malo. La formation des chefs mécaniciens illimités à Nantes, s’achèvera définitivement en fin d’année scolaire 2019-2020. Les officiers monovalents « pont » seront tous formés au Havre, les officiers chefs de quart pont, filière internationale (OCQPI) et les officiers qui viennent de la filière professionnelle à partir de septembre 2021.

Sur ce principe vous allez vider Nantes ?

Ce n’est pas vrai car nous prévoyons une montée en puissance de la filière ingénieur maritime avec dès cette année, l’ouverture d’une L3 (3ème de formation au niveau licence) spécifique de maritimisation destinée à des élèves en provenance des classes préparatoires aux grandes écoles, qui rejoindront les formations master 1 et master 2 d’ingénieur maritime de l’ENSM. Nous visons sur la durée du contrat d’objectifs de performance (COP 2018-2022) de l’établissement, une cible d’une vingtaine d’étudiants en L3 spécifique et une cinquantaine d’élèves par promotion d’ingénieurs qui auront fait le choix, soit du parcours « éco-gestion du navire », soit du parcours « maintenance et déploiement de systèmes offshore ». L’objectif initial qui figurait dans le projet d’établissement de 2013, était de diplômer des promotions de 64 élèves ingénieurs (32 pour chacun des deux parcours) ; les ambitions ont été revues un peu à la baisse, dans un premier temps. Au final, Nantes devrait accueillir environ 120 élèves d’ici 2022, entre l’année L3 spécifique et les deux années de master.

L’implantation de l’ENSM à Nantes permet de bénéficier de synergies locales, avec un environnement universitaire et industriel très favorable. Un tel environnement n’existe pas pour les trois autres sites et Nantes était le choix rationnel pour développer la filière ingénieur maritime de l’ENSM.

Cérémonie de remise des diplômes M2 2018, ©ENSM

2/ Les mutations prennent souvent du temps : que reste-t-il à venir pour finaliser cette transformation de l’enseignement maritime ?

L’enseignement maritime a très longtemps vécu en vase clos. 2018 a vu se concrétiser la volonté d’ouverture de l’école avec la sortie de la première promotion d’ingénieurs maritimes non navigants. Les nouveaux diplômés sont tous en situation d’emploi et les armateurs sont très demandeurs du profil « éco-gestion du navire » pour des postes de sédentaires. La filière du nautisme, aujourd’hui confrontée à l’enjeu de la déconstruction des navires de plaisance, est également très intéressée. Le deuxième parcours « maintenance et déploiement de systèmes offshores » rencontre un peu plus de difficultés et ceci pour deux raisons : la première vient du ralentissement des activités pétrolières, observé ces dernières années même si elles redémarrent aujourd’hui, et la seconde est que les EMR auxquelles s’adressait en priorité la formation, peinent à décoller.

Les activités de recherche montent en puissance avec la création du conseil scientifique de l’établissement, fin 2018. L’ENSM compte à ce jour trois enseignants-chercheurs qui consacrent la moitié de leur activité à l’enseignement et l’autre, à des activités de recherche. Tous les trois sont chercheurs associés à des laboratoires universitaires : Awa Sam-Lefèvre est rattachée au Centre de droit maritime et océanique de l’Université de Nantes, François Grinnaert, enseignant au Havre qui travaille dans le domaine de la stabilité dynamique des navires, est rattaché à l’IRENAV, l’institut de recherche de l’Ecole navale, et Jean-Pierre Clostermann qui intervient au Havre dans le domaine des facteurs humains, est rattaché au LabSTICC, un laboratoire multidisciplinaire breton

Cette nouvelle ouverture a des débouchés concrets dans le secteur du transport maritime et les travaux de ces enseignants chercheurs bénéficient directement aux armateurs. A titre d’exemple un dossier CIFRE (convention industrielle de formation par la recherche) a été déposé conjointement par l’ENSM et CMA CGM pour recruter un doctorant qui s’intéressera au roulis paramétrique des porte-conteneurs.

Nous avons également signé des partenariats, avec notamment l’ENSTA Paris Tech, l’Ecole centrale de Nantes et l’Ecole navale, qui ont permis à l’ENSM de contribuer à la mise en place de deux mastères spécialisés, le premier dans le domaine des systèmes maritimes autonomes et le second se rapporte au cycle de vie du navire. Les deux mastères sont accrédités par la Conférence des grandes écoles (CGE) et labellisés par le Pôle mer Bretagne Atlantique. Ils ouvriront en septembre 2019.

Dans un autre domaine, une licence professionnelle « maintenance navale » a été ouverte à la rentrée 2018, en partenariat avec l’université de Toulon. Ces nouvelles formations permettent d’être en phase avec les besoins de l’économie maritime et d’y répondre rapidement.

Pour finir, l’établissement poursuit son ouverture sur l’international avec l’adhésion au programme Erasmus +, dans l’objectif de procéder à des échanges d’étudiants et d’enseignants avec d’autres académies maritimes au sein de l’Union européenne. L’ENSM contribue également à deux projets européens dans le domaine de la formation maritime. En marge du domaine académique, un accord a été signé avec CARNIVAL Maritime pour embarquer huit élèves par an, sous un autre pavillon que le pavillon français (pavillon italien).

L’école n’en continue par moins à avancer en synergie avec ses partenaires traditionnels que sont les armateurs français, le pilotage de la Seine ou le Grand port maritime de Rouen.

3/ Effectivement vous avez récemment mutualisé vos moyens avec le Pilotage de Seine ou le Port de Rouen : pensez-vous à des alliances futures, peut-être spécialisant un peu certains aspects de la formation d’officier ? Le site du Havre n’a plus de centrale pensez-vous à d’autres moyens de formation ?

Tout à fait, Le Havre n’a plus de centrale mais il en reste une Marseille. Entretenir deux centrales n’est pas forcément le bon calcul et la tendance lourde est aujourd’hui de recourir au simulateur.

D’autre part, le partenariat avec le Pilotage de la Seine et le GPMR, a pour but d’offrir des formations rassemblant les intervenants maritimes et portuaires, pour traiter la régulation du trafic ou la gestion de crise. Il s’agit de proposer sur une même zone géographique, des exercices réalistes à des professionnels exerçant des métiers axés sur le monde maritime. Pour ce faire, toute la Seine a été modélisée entre Le Havre et Rouen et ceci permet par exemple, la mise en situation, à partir de quatre passerelles distinctes et interconnectées, d’un navire et de ses remorqueurs. Des scénarios que les pilotes n’auraient peut-être pas osé tenter en vraie grandeur, peuvent ainsi être testés. La modélisation de la Seine ouvre également la voie aux acteurs du fluvial et aujourd’hui au Havre, nous sommes prêts à les accueillir.

La Ship-in-School avec sa passerelle et sa machine interconnectées, permet aussi une gestion de la sécurité en créant des situations de crise très réalistes, comme si nous étions à bord d’un navire.

Le succès rencontré par le premier exercice de ce genre, à l’initiative de DFDS a conduit la compagnie

à se fixer comme objectif, de réaliser plusieurs exercices par an. Ces exercices ont même donné des idées à d’autres armements qui envisagent également d’utiliser nos installations, pour un usage similaire.

Avec DFDS, nous sommes également en discussion pour examiner les possibilités de mutualiser le remplacement de l’ancien simulateur de passerelle, qui a été déménagé de Sainte-Adresse.

Côté Machine, l’ENSM dispense les seules formations gaz accréditées par l’IGF en France, en partenariat avec Gazocéan. Pour aller plus loin et développer les compétences en France autour de la propulsion au gaz, L’idée de créer une chaire industrielle consacrée au sujet, a germé récemment et nous y réfléchissons activement avec plusieurs armateurs.

P Laporte et deux élèves

P. Laporte et deux élèves, ©ENSM

Il est effectivement important de diversifier et d’adapter la formation, pour autant certains vous opposeraient l’argument qu’il est également important de toucher plutôt que de simuler :

Je ne suis pas d‘accord avec cet argument. La formation sur simulateur est bien plus enrichissante que ne l’était en son temps la formation à bord de l’Alidade (navire école de l’ENMM du Havre). Les sensations sur simulateur sont très réalistes et permettent de tester sans risque la manœuvre avec tout type de navire, y compris les plus grands. Les réactions d’un petit navire de 20 ou 30 mètres de long tel que l’Alidade, n’ont rien à voir avec celles d’un navire qui en fait 400. Avant l’avènement des simulateurs, les élèves et même les officiers, n’avaient que peu d’opportunités de manœuvrer. De ce point de vue, la formation est bien meilleure qu’elle ne l’était auparavant.

Lire la suite de l’article dans le JM 248 mai – juin 2019.

Publicité
Publicité