Nouvelle Calédonie : Échouement du Kea Trader

Une opération de sauvetage compliquée pour un cas classique.

Le Mercredi 12 juillet 2017 vers 03h50 le porte-conteneurs Kea Trader s’est échoué à 18 nœuds sur le récif Durand, récif corallien situé à environ 85 milles de la passe de la Havannah au sud-est de la Nouvelle-Calédonie, point d’accès au port de Nouméa pour les navires venant de l’est.

Le Kea Trader d’une capacité de 2194 EVP, mesurant 184 m a été livré en janvier 2017 par le chantier Guangzhou Wenhong Shipyard en Chine à l’armement Lomar Shipping, filiale maritime du groupe Libra détenu par la famille grecque Logothetis basée à New-York et Londres, via le propriétaire légal Belgravia Container Shipping Limited basé à Malte. Armé sous pavillon maltais, avec officiers croates et équipage philippin, ce navire d’un déplacement de 25.293 mt, effectuait la traversée Papeete-Nouméa avec 750 evp à bord, dont 130 destinés à la Nouvelle-Calédonie.

L’alerte a été donnée par le pilote de Nouméa à 05h30, qui ne voyant pas le Kea Trader se présenter à la passe de la Havannah,  a localisé après une recherche via l’AIS, le navire sur le récif Durand avec la mention « aground ». Une équipe d’évaluation composée d’un officier supérieur et d’un major de la Marine Nationale, de l’inspecteur de la navigation des Affaires maritimes et d’un pilote de Nouméa a rallié le navire vers 12h10 à bord d’un hélicoptère militaire.

Ils ont trouvé une situation d’échouement relativement stable. Le navire reposant sur 20% de sa longueur sans gîte à environ 180 mètres à l’intérieur du récif, par des fonds moyens de 7 mètres à marée haute. Tous les doubles fonds des Bottom Ballast, le Duct Keel, et 3 mailles vides sous le compartiment machine sont envahis. La double-coque a joué son rôle en empêchant l’envahissement complet du navire. Aucune fuite d’hydrocarbure n’est détectée. Les soutes HFO étant réparties sur la longueur du navire entre les 5 cales, et les caisses journalières à la machine étant sans contact direct avec la double-coque. On a seulement constaté une fuite permanente d’eau de mer dans la machine liée à un défaut d’étanchéité du panneau d’accès au Duct-Keel. L’arbre porte hélice était bloqué (vireur en surtension) et la barre ne répondait plus que de 10° Bd et Td.

vue polaire Kea Trader FANC

À 18h00, les alarmes des puisards machines de toutes les cales à cargaisons se sont déclenchées. Le navire prenait l’eau de mer de tout son long noyant les cales sous environ 7 mètres d’eau. Ce sont les soudures des plafonds de ballasts qui cédaient sous la pression de l’eau. Les pompes de ballast en service permanent étalent alors l’envahissement. Le navire repose alors sur 80% de sa longueur.

Pendant ce temps, l’armateur du navire a été mis en demeure par le Haussaire (1) de présenter un plan d’action pour faire cesser au plus vite tout risque de danger pour les personnes ou l’environnement. Le plan ORSEC a été déclenché mobilisant les moyens de la Marine Nationale en Nouvelle-Calédonie, la frégate Vendémaire et le B2M d’Entrecasteaux. Deux experts du CEPPOL de Brest ont rejoint la base Chaleix à Nouméa pour conseiller le MRCC. Lomar a fait appel à Ardent Salvage (qui est intervenu sur le Rena échoué en octobre 2011 sur le récif de l’Astrolabe au large de Tauranga en Nouvelle-Zélande). L’armateur coopère et met à disposition les équipes de Columbia Shipmanagement compétentes pour gérer la crise.

Une opération exceptionnelle

Ce dernier a dépêché des le lendemain 2 salvage masters à bord qui ont pris en charge les premières mesures conservatoires, notamment en concentrant les moyens de pompage sur la cale 1, car elle contient de la marchandise dangereuse sensible au contact de l’eau (et non des conteneurs de matériels médicaux destinés au nouvel hôpital de Nouméa, comme indiqué auparavant). Les quatre GE ont été mis en route, et la production d’eau douce poussée, pour consommer le maximum de soutes et constituer des réserves d’eau pour le temps des opérations.

Ardent Salvage

Environ 35 spécialistes de différentes sociétés sont mobilisés sur cette opération, sur zone et à Nouméa, en plus de l’équipage de 18 personnes restant à bord. Quatre remorqueurs et trois barges se préparent sur zone au pompage des soutes pour alléger le navire et écarter les risques de pollution, avec une situation météorologique qui s’aggrave (houle de sud de 4 à 5 mètres). Un remorqueur type AHV (Anchor Handling Vessel) fait route depuis Singapour, un autre d’Australie ainsi qu’un navire-support-base venant de Nouvelle-Zélande.

Le déchargement des soutes a commencé ce jeudi 27 juillet, au moyen d’un hélicoptère, en raison de l’état de la mer empêchant le transfert par flexibles directement vers les barges. Seulement 19 tonnes ont été héliportées, sur les 750 tonnes contenues dans les caisses HFO et MGO du navire. À ce rythme, il faudra plus d’un mois pour pomper l’ensemble des soutes. On saura à ce moment là si le navire retrouve sa flottabilité. Dans la négative, il faudra acheminer des moyens lourds sur zone pour un déchargement partiel de la cargaison. Depuis la houle océanique s’est installée rendant les conditions de travail difficiles sur zone.

Ardent a signé un LOF ( Lloyd’s Open Form of salvage Agreement) avec la clause SCOPIC qui garantit le remboursement de tous les frais du sauvetage, mais limite fortement les gains en cas de réussite de l’opération.( La clause SCOPIC stipule qu’elle s’ajoute au contrat d’assistance conclu sur le fondement de la règle « No cure, No pay » et qu’elle substitue une méthode de calcul de l’indemnité spéciale à celle fixée par l’article 14 de la convention de 1989)

Kea Trader Tugs Tamanour FANC

Les limites de la carte électronique

Quant aux causes de cet événement de mer, l’enquête devra les déterminer. Lors de l’échouement, les conditions météorologiques étaient clémentes, vent de SE 15 nœuds, avec une houle de SE 1,5m. Deux hypothèses : soit le lieutenant de quart s’est assoupi, soit il y a une erreur de navigation due a une mauvaise utilisation de l’ECDIS.

Le récif Durand se voit  par beau temps de jour. De nuit, en absence de brisants, il est difficilement détectable au radar . Il est bien positionné sur la carte papier. Sur la carte ECDIS, le récif Durand est représenté par une croix blanche dans un rond rose (norme ENC) sans aucune information sur la nature du danger ni sur sa taille.

Il peut s’agir d’une mauvaise position sur la carte électronique qui était utilisée à la passerelle lors de l’accident, ou encore des systèmes de référencements différents entre le GPS et l’ECDIS (l’un en WGS 84 le plus répandu, l’autre en NT 84 correspondant au référentiel Tokyo rependu dans cette zone du Globe). Dans tous les cas, l’officier de navigation en charge de tracer la route a été inconscient de passer aussi près d’un danger non identifié.

Cet événement devrait faire réfléchir l’OMI sur la suppression programmée des cartes marines papier sur les passerelles des navires au bénéfice du tout électronique. À noter que le BEA mer n’a pas été saisi, car les récentes évolutions du statut juridique de la Nouvelle-Calédonie accordent au gouvernement local toute latitude en la matière. Cependant, en application du code OMI, Le BEA Mer peut être sollicité par son homologue maltais, en charge de l’enquête du pavillon,  pour lui fournir des éléments.

En attendant, le Kea Trader est devenu l’attraction des politiques en visite sur le caillou. Mercredi 26 juillet, Annick Girardin, ministre de l’Outre-mer, en visite sur le territoire a effectué un survol du navire à bord d’un hélicoptère Puma des forces armées. Comme l’ex-ministre Ségolène Royale qui a grand renfort médiatique avait regardé le Costa Concordia, en remorque, passer au large du cap Corse, l’attention des gouvernements successifs pour la mer se fait au hasard des événements de mer et de l’agitation médiatique, à défaut d’une vraie vision sur le long terme.

girardin kea trader FANC

Crédits photos FANC, Pilotage NC

(1) Haussaire : Haut-Commisaire en Nouvelle-Calédonie, représentant l’État français. Poste occupé actuellement par Thierry Lataste, ancien directeur de cabinet de François Hollande à l’Élysée.

JVD

 

 

 

 

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