Pour une éthique du monde maritime

Par Eric Blanc

Que pèsent dix années de recherche et développement face à dix mille années de pratique ? Comment peut-on songer à gommer d’un trait d’ingénieur ce que des siècles, voire des millénaires, nous ont légué et enseigné ? Combien d’exemples de frénésie technologique faudra-t-il encore vivre et subir avant de comprendre que notre savoir n’est pas sagesse ?

Jadis, l’homme qui voulait voler s’écrasait seul avec son rêve. Il n’entraînait pas dans son tourbillon malheureux un pan de civilisation. Son épitaphe ne rencontrait ni écho social ni réflexion environnementale. L’audacieux qui innovait en navigation liait bien souvent son sort à ceux qui testaient sa géniale intuition. La mer invitait les siens à être conséquents dans leurs idées et à mettre leur vie dans la balance de leurs projets.

Bien sûr, il y eut l’apparition de la vapeur et ses décennies d’esclavage charbonnier qui succédaient à la grande peine des marins dans les huniers. Cette vapeur tant décriée n’ouvrit-elle pas la voie à des motorisations évoluées qui allégèrent souffrance et dangers pour les gens de mer ?

Homme de barre ©Jeunemarine

 

Certes, après le compas et le sextant, la radiotélégraphie, la radiophonie puis les radars furent autant d’avancées technologiques qui bénéficièrent aux navigants, à leur sécurité et à leur confort. Alors pourquoi refuser aujourd’hui la tiédeur de cette future navigation immobile, quand des marins en fauteuil n’affronteraient plus que des dangers virtuels assimilables aux configurations des jeux vidéo? Pourquoi rejouer encore et toujours les joutes du 19ème siècle entre tenants de la voile et partisans de la vapeur ?

Machine CMA CGM Bougainville © Jeunemarine

Au-delà des situations ubuesques que nous ferait vivre l’ère des navires de charge sans marins à bord, situations sur lesquelles d’autres articles de la revue reviennent, je veux m’en tenir ici à l’aspect éthique de la question, au risque de paraître décalé dans un argumentaire que d’aucuns attendraient technique. Les sujets de civilisation ne peuvent être laissés aux seuls ingénieurs et économistes, et à leurs démonstrations analytiques. Quand des siècles de dure complicité entre le vieil homme et la mer risquent d’être relégués au musée, il est permis de réagir avec ses tripes et son cerveau droit !

Nous sommes descendus du mât, nous avons lâché les avirons, nous avons jeté la pelle à charbon, soit ! Nous avons avalé des décibels diesel, largué les amarres avant même de les avoir tournées dans un tourbillon d’escales, nous sommes devenus électroniciens et même informaticiens en demandant à nos tablettes de nommer des étoiles devenues obsolètes, bref nous avons été plus darwiniens que la plupart des espèces professionnelles, sans jamais défiler entre Bastille et République, car le marin est un animal râleur mais discret. Alors, quand l’idée vient à des savants Cosinus de nous bouter définitivement hors de nos navires, nous disons : non ! Simplement : non ! C’est inconcevable.  

Passerelle PC OOCL ©Jeunemarine

C’est inconcevable sur le plan humain car la mer peut représenter demain l’un des ultimes liens organiques entre la réalité et l’homme. Si le marin déserte la mer, le paysan quittera définitivement ses champs, l’artisan son établi et le professeur sa chaire, et l’humanité se partagera entre quelques avatars frénétiquement prostrés devant leurs consoles, poursuivant l’édification d’un monde imprimé en 3D, et une immense masse d’inactifs attendant leur pitance.

Les zélateurs du navire fantôme, comme ceux de l’avion-robot, nous expliquent doctement que la sécurité sera ainsi mieux assurée. Au-delà du fait que cette affirmation péremptoire peut être largement battue en brèche, car nul ne comptabilise les dangers esquivés, le marin, aujourd’hui très conscient de ce qu’il doit à des navires plus sûrs, ne veut pas d’un monde définitivement aseptisé. Nous avons encore besoin d’affronter les humeurs de la mer et de gérer les crises que celles-ci provoquent, pour nous construire. Pourquoi cette quête humaine ancestrale devrait-elle disparaitre sous prétexte que des bricoleurs astucieux construisent des bateaux capables de tourner seuls dans des baignoires ? Pourquoi laisser demain ce bel affrontement aux seuls plaisanciers ? La navigation par procuration est un ersatz qui ne fondera plus aucune communauté ni aucune grandeur. Les convoyeurs des coques autistes seront sous leurs tristes néons des techniciens interchangeables qui passeront d’un parc de poids-lourds à un convoi de chalands sans la moindre émotion ni la moindre perception d’un monde vivant qui refuse de se résumer à un écran.

PC Machine Bougainville © Jeunemarine

Mais au fait : de quelle sécurité parle-t-on ? De la sécurité des derniers privilégiés auxquels un métier de gestionnaire des biens de ce monde permettra encore de voyager ? De la sécurité des marchandises que bien peu pourront s’offrir, faute de destin professionnel ? De la sécurité de nos côtes sur lesquelles des hackers jetteront un jour des navires infirmes ? Quand nous aurons renvoyé dans leurs masures artisans, paysans, épiciers et marins, quand nous n’aurons offert comme seul destin à leurs enfants qu’une longue, très longue, vie passive, quand cette désespérante absence de perspective les gonflera d’agressivité, qui se souciera encore de gagner un point ou deux dans les indicateurs de sécurité ?

Discrètement dissimulé derrière l’argument d’une meilleure sécurité se profilent les milliards d’euros que les armements pourraient espérer économiser en se passant de cette matière vivante qui aujourd’hui encore constitue le cerveau des navires. Au-delà des calculs incomplets et des hypothèses tronquées par le manque d’expérience, rappelons-nous les théories qui prévalaient voici 20 ans dans l’industrie : nous n’avions rien à craindre ni des robots ni des délocalisations, car nous, cadres des pays occidentaux, serions les éternels concepteurs de ces automates qui nous feraient vivre confortablement. Puis les robots malins quittèrent notre continent, et des ingénieurs de pays inattendus se mirent à leur tour à les dessiner et à les fabriquer, perturbant gravement l’équilibre socio-économique de nos régions. Nous devrions mûrir la citation suivante : «C’est un commandement de la morale et de l’humanité que d’adapter l’économie à l’homme, et non l’homme à l’économie » (W.Röpke). Qu’importe aux sociétés du futur une gestion court-terme dont les économies seront immédiatement remises en cause par de nouvelles formes de concurrence, selon un cycle mortifère ?

Commandes aileron passerelle paquebot © Jeunemarine

Il y a dans le monde 1,7 millions de marins, dont on nous dit qu’ils sont faillibles, mal formés, souvent mal payés et parfois indûment exploités. Faut-il supprimer l’homme pour supprimer définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme, exploitation qui semble encore trop généreuse à certains puisqu’en la faisant disparaître, on se promet de mirifiques économies ? Dans 20 ans, 50 ans, 100 ans peut-être, 1,7 millions de femmes et d’hommes regarderont depuis le rivage passer au large des coques aveugles, en se racontant les légendes maritimes du temps passé. Ils tiendront ainsi compagnie aux enfants d’artisans, de paysans et à tous ceux auxquels on aura expliqué à quel point leur intelligence et leur sagesse étaient inférieures à celles d’un ordinateur programmé par des décideurs sans racines.

Est-ce monde-là dont nous voulons? Un monde plus sûr, un monde qui réalisera des économies, un monde plus confortable, un monde sans aléa ? Mais au profit de qui ?

Nous qui avons partagé avec les arpenteuses de trottoir le qualificatif de « plus vieux métier du monde », refusons de partager demain le destin de leur profession : être un jour remplacés par des clones caoutchouteux.

Article publié dans le numéro 246 de Jeune Marine, consacré au navire autonome.

 

   

Équipage pont VLCC © Jeunemarine

 

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