Il existe des familles innovantes, les frères Lumières pour la photographie, les frères DASSLER pour les chaussures de sport, et des familles qui ont un goût prononcé pour le maritime. C’est le cas de la famille ERUSSARD, dont deux frères ont suivi les formations dispensées par l’Hydro (ENSM).
Victorien à l’origine du projet Energy Explorer, que l’on ne présente plus, tente de démontrer l’intérêt de l’hydrogène pour le transport maritime.
Franck, de son côté, contribue à une innovation de rupture dans le domaine de la propulsion des navires. Au cours de ses études à l’École nationale supérieure maritime de Saint-Malo, il a réalisé qu’il n’y avait eu aucun progrès significatif sur les hélices depuis plus d’un siècle. C’est donc sur cet élément fondamental du navire que toute son énergie est consacrée depuis plus de 15 ans, avec des résultats très prometteurs.
Dès les bancs de l’École
Nous avons rencontré Franck ERUSSARD lors du salon Euromaritime à Marseille, il nous a expliqué son cheminement : « À l’École nationale supérieure maritime de Saint-Malo, lors des cours de propulsion, on nous parlait rendement, efficacité, consommation, profils de pales. Tout semblait optimisé, presque figé. Pourtant, quelque chose m’interpellait. »
Ces interrogations stimulent son imagination : « Comment l’hélice, pièce maîtresse de la propulsion maritime, pouvait-elle être considérée comme aboutie depuis plus d’un siècle ? Comment se satisfaire d’incrémentations marginales qui n’ont jamais réellement dépassé 1 % d’économie de carburant, quand chaque jour, des navires brûlent des centaines de tonnes de fioul lourd ? »
C’est lors d’un cours sur la propulsion que le déclic s’opère. Franck va voir le professeur à la fin du cours et lui pose cette question : « Si quelqu’un inventait une hélice capable d’apporter plus de 1 % d’économie de carburant, que se passerait-il ? » Avec un léger sourire, le professeur lui répond comme si la question relevait de l’hypothèse improbable : « Si c’était possible… elle deviendrait immédiatement la référence mondiale ». Cette phrase est restée gravée dans sa mémoire.
Élaboration d’une solution
Dès 2008, pendant ses études d’officier mécanicien, Franck ERUSSARD en compagnie de son ami Philippe BOSSIS, ingénieur et inventeur, testent leurs idées après les cours dans les bassins du port de Saint-Malo.
« Dans cette eau stable, sans courant ni houle, nous testions nos prototypes sur un Zodiac. Une GoPro fixée sous l’eau sur le tableau arrière permettait d’analyser les traînées, les écoulements, les réactions sous l’eau. Nous mesurions le maximum de paramètres. »
Autour d’eux, on essaye plus de les dissuader que de les soutenir :« Si vous y pensez, d’autres y ont déjà pensé ». Ou bien « Il y a des ingénieurs bien plus brillants qui ont travaillé dessus ». Cela ne les arrête pas…
Ils décident de repartir de la base, sans logiciel prédictif, sans modèle figé. Retour aux fondamentaux, aux lois premières de l’hydrodynamique, aux principes d’Archimède et à sa fameuse vis sans fin.
À tâtons, en dessinant les profils hydrodynamiques encore et encore, en ajustant les angles d’attaque, la répartition des pressions et la géométrie des pales, Ils multiplient les itérations. Puis sont venus des centaines de tests, laborieux, éreintants, parfois décourageants. « Nous recommencions sans cesse. Jusqu’au jour où les chiffres se sont alignés ! » … « Nous venions de franchir le seuil mythique du 1 %, ce seuil que l’on disait presque inatteignable ».
Une fois cette barrière dépassée, les résultats sont là en passant les 2%, 3%, puis 4%…. L’intuition fait éclore une rupture.

Une validation et un développement qui ont du sens
Mais à la fin des cours, la navigation reprend ses droits car Franck ERUSSARD doit valider ses temps de mer. En sillonnant les mers du globe et en naviguant dans les glaces, il saisit la dimension concrète du changement climatique. « Une évidence s’est imposée : je ne pouvais plus revenir en arrière. Ce seuil mythique que nous avions franchi me hantait. Je ne pouvais plus continuer ma carrière en mer comme si cette découverte n’existait pas. »
Franck ERUSSARD, Philippe BOSSIS et Jean LE PAVEC, au sein du laboratoire de recherche Elphéon, développent ensemble la technologie NVZ (Nevezus ou innovant en breton) qui est l’aboutissement de 14 années de R&D.

Elphéon propose une conception d’hélice capable d’économiser entre 4 et 15 % de carburant selon les configurations, sur tout type de navire futur ou existant. L’efficacité est maintenue tant en marche avant qu’en marche arrière.
Certains profils d’hélice sont capables de générer jusqu’à deux fois plus de poussée. Cette technologie de rupture permet un échantillonnage moins important des hélices, en réduisant sa taille et donc son poids, mais également de l’arbre porte-hélice et la puissance du moteur de propulsion. Autre avantage, la conception de cette hélice permet une fabrication plus facile et surtout une maintenance plus simple. Cette technologie est protégée aujourd’hui par deux brevets internationaux. Elphéon a validé les performances, mais n’a pas vocation à fabriquer des hélices.
Pour Franck ERUSSARD, il est maintenant temps d’embarquer des investisseurs dans l’aventure : « Notre ambition est différente : travailler avec les fabricants existant partout dans le monde, et concevoir pour chaque navire une hélice unique, optimisée selon sa carène, son régime moteur, sa mission et son profil opérationnel. Chaque hélice devient alors un design spécifique, pensé pour son navire, et non un modèle standard adapté. Nous entrons aujourd’hui dans une phase décisive : structurer cette capacité de design à grande échelle et accompagner son déploiement international. Pour cela, nous recherchons des partenaires stratégiques et financiers capables d’accompagner la levée de fonds nécessaire à cette industrialisation intellectuelle ».
Avec cette pépite, la France a l’opportunité de devenir la nouvelle référence mondiale de conception hydrodynamique. L’enjeu est clair : aux acteurs du maritime de décider s’ils souhaitent être spectateurs… ou pionniers de cette rupture. Il serait bien dommage de laisser filer sous d’autres latitudes cette invention, disponible aujourd’hui pour participer à l’objectif de zéro émission fixé en 2050 dans le transport maritime.



