InnovationJeune Marine N°282

Et si on arrêtait d’avoir peur du mauvais ennemi ?

par Arnaud DIANOUX, CEO et Fondateur d'Opsealog

Eric BLANC parle d’alerte. Nous on parle d’opportunité. Après dix ans à naviguer, puis dix ans à développer des solutions pour optimiser les opérations offshore, je crois qu’on s’inquiète du mauvais ennemi. Le vrai danger, ce n’est pas l’IA elle-même. C’est l’incompétence qu’on accepte de lui déléguer.

On évoque souvent la querelle des anciens et des modernes. Pourtant, rien de nouveau… ça me rappelle l’arrivée d’Internet dans les années 90. Le Net était au départ perçu comme un espace où l’on se perd. Il a fallu du temps, de l’adaptation, beaucoup de régulations. Aujourd’hui, qui remettrait en question l’utilité d’Internet ?

Pourtant les mêmes craintes existaient : perte de compétences, dépendance, vulnérabilité.

Avec l’IA, on rejoue la même partition. Elle fait peur parce qu’elle est nouvelle. Mais elle n’a pas attendu ChatGPT pour s’installer dans nos outils. Les outils d’aide à la navigation n’ont jamais cessé de progresser. Alors pourquoi échapperaient-ils à l’IA ? Les algorithmes de routage maritime utilisent le machine learning depuis des années. Les outils de maintenance prédictive s’appuient sur l’IA pour anticiper d’éventuelles pannes… Ça fascine autant que ça effraie.

Quand j’ai posé mon sac à terre, j’ai commencé à travailler sur des projets de gestion du carburant. J’ai vite compris les nombreuses possibilités d’amélioration : feuilles Excel non standardisées, temps morts, transits à pleine vitesse sans réflexion sur l’optimisation, capacités d’emport sous utilisées, pas de flux logistiques stables et fiables. Ces inefficacités avaient un impact énorme sur les coûts, l’équipage, la sécurité et l’environnement. Pourtant les outils étaient déjà là.

Notre premier grand succès est venu d’un client en Angola. Nous avions fixé un objectif de 8 % d’économies de carburant et l’avons dépassé en réalisant 11,5 %. C’est de ce succès qu’est née Opsealog, avec une philosophie simple : rendre la donnée visible, exploitable, et accompagner les équipes dans le changement.

Depuis dix ans, ce sont plus de 200 000 tonnes de CO₂ qui n’ont pas pollué nos océans.

On exploite la puissance des données, on simplifie la saisie en mer, et on la rend visible et exploitable pour les équipes à terre. Et tout comme le reste, les navires génèrent désormais de plus en plus de données, offrant encore plus d’opportunités. Et c’est là que l’IA trouve tout son sens.

L’intelligence artificielle structure, propose, suggère mais ne peut ni assumer ni décider. C’est précisément là où il faut faire attention. Chez Opsealog, on met un point d’honneur à entraîner nos modèles avec l’expertise maritime ET l’expertise data avec dix ans de données terrain collectées sur plus de 1000 navires.

Exemple d’un cas réel : un navire a déclaré être « au port » pendant plusieurs heures. Or, en analysant les données de vitesse, de longitude et de latitude, on visualise immédiatement une incohérence. Un navire au port ne bouge pas alors que les data points ont détecté un mouvement sur une longue période.

Résultat : sur les 24 heures déclarées, seuls 50,56% de la donnée sont fiables.

Notre algorithme détecte l’incohérence en comparant plusieurs données : celle rapportée et celle venant des capteurs. Parfois l’erreur provient d’une mauvaise manipulation, parfois d’un capteur défaillant. Dans les deux cas, l’IA nous aide à repérer l’incohérence en quelques secondes.

crédit photo ; opsealog

On peut aller plus loin.

Grâce à la détection de patterns, nos algorithmes identifient rapidement si un navire déclaré sur un mooring buoy y est vraiment. Tourne-t-il en rond autour d’un point fixe ? Fait-il des allers-retours incohérents ?

Le data scoring garantit que chaque insight que nous délivrons repose sur des données de qualité. Plus elles sont fiables, plus nos modèles s’affinent, plus nos recommandations deviennent précises. Et à mesure que la connectivité progresse, les possibilités s’élargissent. Aujourd’hui seulement 10% des navires transmettent leurs données en temps réel. « L’IA devient indispensable pour détecter les erreurs, valider ces flux automatiques, et enfin libérer les équipages de cette charge.

C’est là que le cercle devient vertueux.

Eric craint que l’IA nous rende paresseux. Mais on devrait plutôt se demander pourquoi on continue à perdre du temps sur certaines tâches parfois chronophages qui peuvent être facilement déléguées…

Néanmoins on se rejoint sur un point : sans fondations, l’IA devient catastrophique. Voire dangereuse !

Chez Opsealog on la visualise à l’aide d’un iceberg. Les dashboards, c’est la partie visible. Mais en dessous : la collecte des données, leur nettoyage continu, leur validation, leur contextualisation selon le navire et l’opération, puis les algorithmes entraînés sur cette base. Sans cette infrastructure, l’IA au sommet ne vaut rien.

Si les données sont mal structurées, les algorithmes le seront aussi, mais le danger n’est pas dans l’outil. Il est dans l’abandon progressif de la compétence, dans l’idée qu’on peut tout déléguer sans superviser. On développe actuellement un agent de performance basé sur l’IA. On y va prudemment car on souhaite qu’il devienne un copilote utile, qui aide le capitaine à gagner du temps et à prendre de meilleures décisions.

L’IA ne remplacera ni l’expérience ni le bon sens, mais elle peut réduire la charge mentale, structurer la réflexion et aider à anticiper.

Je n’adhère pas à cette opposition entre anciens et modernes. Les anciens ont raison de rappeler que sans compétence de base, toute technologie devient un piège. Les modernes ont raison de dire qu’on ne peut pas ignorer les outils qui rendent le quotidien plus efficace.

La vraie question n’est pas « faut-il utiliser l’IA ? » mais plutôt « comment l’utiliser au service de l’optimisation énergétique, de la réduction du temps de reporting à bord, de l’amélioration des marges, de la gestion des risques maritimes et de la sécurité en mer.

On a fait le choix de ne pas déployer une technologie qu’on ne maîtrise pas de bout en bout. On forme nos clients, on les accompagne, on itère avec eux.

C’est facile de citer Nokia dans ce contexte. En 5 ans, ils ont perdu quasiment 50% de part de marché. Cinq ans pour passer de leader mondial à quasi-extinction. Et seulement parce qu’ils n’ont pas pris le virage à temps, qu’ils n’ont pas considéré assez sérieusement l’arrivée des smartphones.

Ils ne l’ont pas vu venir.

Et le maritime n’est pas à l’abri. Les outils existent. L’IA progresse. Mais regardons autour de nous : 90% des navires continuent de reporter tous les jours sur papier, avec des journaux de bord et des fichiers Excel multiples. De la donnée de qualité, saisie avec soin par les équipages, qui meurt sur du papier.

N’est-ce pas le moment pour le monde maritime d’accélérer sa digitalisation ?

La question n’est de savoir si l’IA va transformer notre secteur, mais qui va piloter cette transformation.

Les officiers qui lisent cette revue seront certainement l’avenir du maritime. À eux de décider s’ils veulent subir la technologie ou la piloter.

Moi, j’ai fait mon choix.

Arnaud DIANOUX, CEO & Fondateur d’Opsealog

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