L’aube du 3 mars nous cueille en baie de Prydz. Ici aussi, la mer côtière fabrique de grandes colonnes plongeantes d’eau de fond. Et c’est ici, aussi, que, loin au-delà de la barrière d’Amery, débouche le plus grand glacier du monde : Lambert Glacier. Ce géant draine plus d’un million de kilomètres carrés de calotte. Stable, pour l’heure. Enfin une bonne nouvelle.
Le Commandant Charcot longe une terre libre de glace, faite de monticules sombres surmontés par l’immense dôme de l’inlandsis. Il miroite au soleil, se pare d’iridescences cuivrées. Les arêtes cubiques des icebergs s’égrènent à contre-jour. Nous voici arrivés devant les Vestfold Hills.

Le SRA part sonder en éclaireur. La passerelle arrête le navire devant l’île Zolotov et le glacier Sørsdal. Nous débarquons sur l’île dans la matinée. Elle contient l’un des étonnants lacs méromictiques qui parsèment cette région de vallées sèches. Reliques de mer emprisonnée dans les cuvettes lors du rebond post-glaciaire, leur eau se dissocie en strates étanches les unes aux autres, les plus profondes accumulant le sel dans des concentrations jusqu’à dix fois supérieures à l’océan environnant. Avec jusqu’à 270 grammes par litre, l’eau reste en surfusion jusqu’à –20 degrés Celsius.

En contre-haut, les manchots Adélie nichent. La période de reproduction est terminée et seuls subsistent les adultes en mue et les poussins tardifs. Entre les bandes de gneiss vieux de plus de deux milliards d’années, les patchs de sol conservent les restes momifiés de centaines de générations des malchanceux de leur saison. Ici une cage thoracique incrustée dans la terre. Là une paire de pattes dont ne subsistent que les os. J’ai l’impression de traverser Verdun au lendemain de la Grande Guerre.
Pourtant, la lumière chaude que projette le soleil sur les rochers ocrés, et la beauté brute du front glaciaire qui hérisse l’horizon de séracs blancs dressés contre le bleu du ciel, peignent un tableau serein.

L’après-midi, nous posons pied sur la péninsule de Mule, morceau de Lune échoué entre vagues et calotte, puis quittons l’Antarctique, chassés par un vêlage impressionnant. Le soir, le continent blanc nous salue. Le soleil couchant, coincé dans l’interstice entre les nuages anthracite et l’océan ardoise, apparaît comme une braise rougeoyante. C’est comme un œil qui s’ouvre à l’horizon, s’enflamme, disparaît une seconde, éclipsé par le passage d’un iceberg, puis se referme. J’oscille entre un brin de nostalgie et un soulagement résolu. Ces deux semaines dans le grand Sud n’ont pas été à la hauteur de ce que j’espérais. Pas de grand froid. Pas de reformation de la banquise. Pas de record de vent. Le navire absorbe une grande partie de la difficulté. Les marges sont larges. Les situations critiques deviennent rares. A la longue, pour un accro au défi, cette facilité émousse. Les couleurs s’éternisent. La nuit cristallise les dernières images. Clap de fin.
A suivre …



