HistoireJeune Marine N°285

Le Marité, dernier trois-mâts morutier français : un siècle d’histoire maritime

par Antoine DE GAULLE

Symbole du patrimoine maritime normand, le Marité incarne à lui seul l’épopée des grands voiliers morutiers français du début du XXe siècle. Lancé en 1923 à Fécamp, ce trois-mâts goélette est aujourd’hui le dernier terre-neuvier en bois encore en état de navigation, témoin exceptionnel d’un monde disparu : celui de la grande pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve.

Un navire conçu pour la grande pêche

En 1922, un armateur fécampois, Charles LE BORGNE, achète sur chantier la coque du harenguier H.2, bateau construit dans le cadre de la loi de 1920, visant à relancer la flotte de pêche à la sortie de la Première Guerre mondiale. Ce navire deviendra après transformations le trois-mâts goélette Marité. Conçu pour embarquer 24 hommes et une douzaine de doris, ce bateau traditionnel en bois est le dernier voilier de grande pêche sorti des chantiers fécampois.

Le Marité est un trois-mâts de près de 45 mètres, conçu pour la pêche morutière hauturière. Il appartient à ces goélettes de type paimpolais qui résultent d’un compromis entre l’architecture des dundées islandais gravelinois et celle des goélettes de Bretagne Nord. Leurs formes sont aussi influencées par la tradition de la construction fécampoise. Les Goélettes paimpolaises pêchaient la morue au large de l’Islande d’où leur appellation de « goélettes islandaises ».

La cérémonie de bénédiction du navire a lieu à l’été 1923. Il devait s’appeler Marie-Thérèse, prénom de la plus jeune fille de l’armateur. Un autre bateau portant déjà ce nom, le diminutif Marité sera retenu. Fait rarissime, ce nom suivra le navire toute sa vie, malgré les changements successifs de propriétaires.

Le Marité rejoint l’histoire de la grande pêche à la morue. Celle-ci débute à la toute fin du Moyen-Âge, dans le sillage des grandes découvertes maritimes. Les récits des premiers navigateurs décrivent les eaux de Terre-Neuve comme particulièrement poissonneuses. Cette abondance est rapidement exploitée et c’est ainsi que dès 1520, le Journal de la vicomté de Fécamp mentionne pour la première fois l’arrivée des chargements de morue. Français, Anglais, Portugais et Espagnols se ruent alors vers cette région. Pour des enjeux économiques et de souveraineté, les côtes de Terre-Neuve voient s’affronter la France et l’Angleterre, au point qu’en 1765 la flotte morutière française effectuera ses campagnes sous la protection des frégates royales.

Entre 1924 et 1929, le Marité effectue cinq campagnes vers Terre-Neuve, embarquant une vingtaine de marins pour des missions de six à huit mois. Les équipages étaient composés d’un capitaine, d’un second, d’un saleur – dont la mission très importante consistait à conserver et stocker le poisson – et de marins embarquant sur des doris (deux par barque) pour mouiller et relever les lignes. Le recrutement se faisait jusque dans les campagnes par les capitaines. Les marins recevaient une avance qui permettait aux familles de vivre en attendant le retour des terre-neuvas et le salaire définitif calculé selon l’importance des captures. Ils travaillaient dans des conditions rudes et dangereuses qui exigeaient une endurance exceptionnelle ; certains marins ne revinrent jamais de ces campagnes.

Chaque saison pouvait rapporter entre 100 et 160 tonnes de morues, salées directement à bord, illustrant l’importance économique de cette pêche pour les ports normands et bretons.

Déclin rapide et multiples reconversions

Dès la fin des années 1920, l’arrivée des chalutiers à vapeur rend la pêche à la voile avec des doris obsolètes. Le Marité est vendu en 1929 à un armateur danois, marquant la fin de sa carrière initiale, et enregistre des premières campagnes de pêche décevantes. Il est reconverti au cabotage.

Ainsi à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Marité, fait du cabotage entre les îles Féroé et le Danemark, transportant du charbon et des toisons de moutons.

Avril 1940, en réponse à l’offensive allemande, les Anglais et les Américains débarquent sur les îles Féroé et en Islande. Le Marité est réquisitionné pour le transport de marchandises en direction de l’Angleterre. Lors de ces traversées périlleuses, il évite miraculeusement les mines flottantes, les U-boats et l’aviation ennemie.

Après la guerre, il est remis en état et transformé en navire à propulsion mécanique abandonnant son gréement de goélette. D’abord utilisé pour la pêche au hareng, il pratique ensuite la pêche à la crevette, avant de finir au cabotage en 1969, date à laquelle il est désarmé et reste à quai à Tvöröyri dans les iles Féroé.

Racheté par deux jeunes Suédois et après huit de travaux en 1987 qui lui rendent son gréement tout en lui donnant un confort qu’il n’a jamais connu, le Marité débute une nouvelle vie de voilier de plaisance. Il connait un succès immédiat, loué par les plus grandes firmes suédoises. Entre croisières et séminaires, il conduit, pendant plusieurs années, ses passagers autour des îles de l’archipel de Stockholm, en mer Baltique ou en mer du Nord.

Retour en France et renaissance

Après cette belle décennie, le Marité est à nouveau à vendre. En France, la mobilisation pour son retour  dans les eaux qui l’ont vu naître est forte. Jacques CHAUVEAU, Président français du World Ship Trust et le navigateur Gérard d’ABOVILLE prennent la tête du mouvement. Bientôt, une association se crée. Une pétition en faveur du retour de l’illustre trois-mâts rassemble plus de quatre cents signatures. Réunies au sein d’un GIP (Groupement d’Intérêt Public), plusieurs collectivités et associations, soutenues par des entreprises se portent acquéreuses du Marité. Ce GIP deviendra propriétaire du trois-mâts le 12 mai 2004. Commence alors une nouvelle vie pour Marité. Une vie d’ambassadeur de la Normandie qui se déplace au gré des courses et des grands événements nautiques. Durant 27 semaines, le navire accueille même le tournage de l’émission Thalassa.

Entre 2006 et 2012, il bénéficie d’une restauration majeure visant à lui redonner son aspect d’origine et à répondre aux exigences réglementaires.

A la suite de cette restauration, il reprend la navigation au départ de son port d’attache, Granville. Ainsi, il propose des navigations participatives dans la baie du Mont-Saint-Michel et autour des îles Chausey, conciliant découverte de la voile traditionnelle, valorisation patrimoniale et présentation d’un écosystème fragile.

Un navire à dimension éducative et sociale

Dès sa reconstruction en 2006, les collectivités propriétaires du navire ont souhaité intégrer une dimension éducative et sociale à l’exploitation du navire. Ainsi des futurs charpentiers de marine, formés au lycée Edmond Doucet d’Equeurdreville-Hainneville ont été intégrés à la restauration. Pour ce lycée technique, qui a fait de la charpente navale son savoir-faire d’excellence, Marité a constitué un terrain de mise en pratique idéal.

Depuis, des stagiaires de lycées maritimes, dont ceux de Cherbourg et Fécamp, sont régulièrement accueillis à bord.

En 2023, le GIP a entamé une collaboration avec le lycée hôtelier Maurice MARLAND de Granville, afin de servir de lieu d’accueil pour des rencontres entre les familles, professeurs et professionnels de la restauration, invités à découvrir les compétences des élèves, acquises depuis le début de leur formation.

En 2022 et 2023, à Granville, Cherbourg, Nantes ou Bordeaux, 3 000 scolaires ont participé à des ateliers de sensibilisation aux enjeux climatiques, organisés à bord, par l’Ecole des pôles.

Depuis son port d’attache et au cours de ses escales, Marité invite également les scolaires en visite commentée pour une immersion dans la formidable histoire des terre-neuvas.

Le Marité a aussi été un chantier de réinsertion entre 2006 et 2011. Des bénéficiaires de minima sociaux et des chômeurs de longue durée ont pu se relancer grâce à leurs expériences.

La vie à bord des morutiers était rude. Pour survivre dans ces conditions extrêmes, il fallait faire preuve de courage et respecter la discipline imposée par la hiérarchie. Ces valeurs, l’équipage tente de les rappeler à des jeunes en difficulté. Sous la houlette du ministère de la justice, depuis 2014, ces jeunes, auteurs de délits mineurs, réalisent de menus travaux sur et autour du navire afin de lier insertion et maintenance.

Un témoin unique de la culture maritime

Dernier terre-neuvier français encore en activité, le Marité est bien plus qu’un voilier : il est un outil de transmission. La restauration du bateau lui a permis de retrouver son gréement et allure d’origine et les passagers y découvrent les principes de la navigation à l’ancienne. À son bord, expositions et médiations retracent la vie des « terre-neuvas », ces marins qui affrontaient l’Atlantique Nord dans des conditions extrêmes.

Son centenaire, célébré en 2023, a rappelé son importance dans la mémoire collective maritime. Il représente aujourd’hui un lien vivant entre les marins d’hier et les professionnels de la mer de demain.

Une restauration pour un renouveau

A la suite de cette année de centenaire, le bateau a été convoyé à Port-en-Bessin pour un grand carénage qui a révélé la présence de champignons dans les parties basses de sa coque. Depuis la présence du Marité tout au long de nos côtes et son rôle dans les territoires sont interrompues. Autour du Département de la Manche, les acteurs du territoire, les entreprises et le public se mobilisent pour sa restauration.

Pour soutenir le projet

L’histoire de Marité est unique. Il est à ce jour le dernier terre-neuvier français naviguant à la voile. C’est un navire emblématique. Selon les propos de Gérard d’ABOVILLE, président de la Fondation du patrimoine maritime et fluvial, il est le témoin de « la plus grande aventure maritime de tous les temps ». Celle de dizaines de milliers de marins partant de longs mois de l’autre côté de l’Atlantique à la pêche à la morue dans des conditions extrêmes.

Le Marité incarne l’évolution du monde maritime au XXe siècle : du temps des voiliers de pêche à l’ère industrielle, jusqu’à la redécouverte contemporaine du patrimoine maritime. Il est un élément précieux du patrimoine, à la croisée de la technique, de l’histoire et de la culture.

Cette restauration est soutenue par la Fondation du patrimoine dans le cadre de ses activités pour la sauvegarde du patrimoine maritime et fluvial.

Pour ceux qui souhaitent s’engager ou obtenir plus d’informations, n’hésitez pas à contacter :

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