Du 8 au 11 octobre 2026, Rouen a accueilli le 13e congrès annuel de la FNAAM (Fédération Nationale des Associations d’Accueil des Marins), dont la mission est l’accueil des marins en escale. Pendant quatre jours, une centaine de participants venant de tout l’hexagone et des représentants des différents organismes européens de la Mission to Seafarers (Anglais, Allemands, Norvégiens, Canadiens etc..) se sont retrouvés pour échanger sur les réalités vécues par les marins en mer et lors des escales, des difficultés rencontrées pour répondre à leurs attentes et découvrir certaines expériences mises en place localement pour eux.
Organisé par Éric Salaun, président de la FNAAM et du foyer du marin de Rouen, avec le soutien de la Mission to Seafarers et de nombreux bénévoles, ce congrès a permis d’appréhender au mieux la situation actuelle des marins et de l’aide sociale maritime que l’on peut proposer. Lors de la table ronde du samedi matin, huit intervenants (*) ont apporté leurs visions, témoignages et solutions concrètes en échangeant avec le public.
Les marins dans le monde maritime d’aujourd’hui
Les échanges ont mis en évidence la complexité croissante du transport maritime et les pressions subies par le secteur qui créent un environnement de plus en plus imprévisible et anxiogène pour les armateurs et les équipages. Souvent abordé sous le prisme des coûts commerciaux, des risques liés aux assurances ou à la rupture des chaînes d’approvisionnement (No Ship, No Shopping !!), mais rarement sur les conséquences humaines profondes. Cette incertitude a un impact fort sur les marins de manière très personnelle (anxiété, perte de sens, fatigue, inquiétudes pour l’avenir, éloignement prolongé des familles, etc…).
Le transport maritime est passé de 4 milliards de tonnes transportées au début des années 90 à 13 milliards de tonnes aujourd’hui, entraînant un doublement du nombre de navires. La croissance des ports a éloigné les terminaux portuaires des villes. Après la décennie 2010 où une certaine régularité animait le transport maritime, les années 2020 illustrent une désorganisation des flux depuis l’épidémie du Covid et sous la pression des crises géopolitiques qui pèsent fortement sur les marins. In fine, on assiste à une brutalisation de la Mer qui touche la solidarité des gens de mer.
Les armateurs ont bien compris que pour fidéliser les marins, il faut proposer des prestations en termes de confort et bien-être à bord, de communications avec la terre mais jusqu’où ? Pour quel bénéfice ?
Selon une étude de Cardiff, 94% des marins bénéficient d’une communication avec la terre, qui peut être améliorée pour 69% d’entre eux. Environ 40% sont déçus quand la qualité des communications est faible. Cette étude conclut que l’accès gratuit à internet est la mesure qui contribue le plus à la santé mentale à bord.
Le revers de la médaille, ce lien vers l’extérieur réduit le lien social à bord, mais ils en ont besoin. Il « délocalise » l’esprit du marin qui n’est plus à bord du navire, son espace de travail, mais ailleurs auprès des siens.
L’explosion de l’automatisme à bord, favorisée par ce lien de communication permanent avec la terre, a un effet pervers sur la motivation des marins. Cette perte de sens du métier est particulièrement ressentie par les mécaniciens qui ne peuvent plus intervenir en mer sur des appareils, car la maintenance est sous-traitée à des équipes de terre qui interviennent à distance sur les logiciels ou physiquement aux escales. La perte de sens est directement en lien avec la perte d’expérience. Les récentes cyber-attaques, notamment sur les réseaux frigos des grandes surfaces européennes devraient interpeller les armateurs sur les vrais dangers du contrôle et de la maintenance à distance.
Les escales permettent de changer d’environnement et de se sociabiliser avec le monde « réel » … cependant, 76% des marins ne vont presque jamais à terre, en raison d’une charge de travail importante, l’éloignement des quais ou de la réglementation ISPS qui compliquent les sorties.
Face à ces réalités, le réseau mondial des foyers du marin fort de plus de 1000 centres offre un panel large pour l’accueil des marins en escale. Historiquement, ces Seamen’s Clubs ont été fondés par des instances chrétiennes (Mission To Seafarers par les protestants ou Stella Maris par les catholiques). La difficulté est de pouvoir offrir dans la durée l’assistance et l’accueil des marins dans les ports. Cela passe par des partenariats solides avec tous les intervenants d’une place portuaire. Cette pérennité passe par un financement assumé comme le montre le cas du port de Rouen.
La santé mentale et le bien-être du marin
Les problèmes de santé mentale sont souvent liés à la charge de travail, à la séparation familiale, aux préoccupations financières, aux relations professionnelles, à l’incertitude concernant l’emploi futur.
Il y a une hausse du nombre de personnes dans des situations de détresse particulièrement graves : anxiété sévère, dépression profonde, épisodes maniaques ou, dans certains cas, pensées suicidaires.
Les témoignages de gens de mer subissant de l’intimidation, du harcèlement, des discriminations, des violences ou d’autres comportements inacceptables à bord persistent (sexuel, racisme, narcotrafics etc.)
Il faut probablement chercher du côté de la fatigue subie par les marins, avec des embarquements trop longs et un rythme horaire de travail laissant peu de répit, et des normes imposées par les organisations internationales qui ne tiennent pas compte de la réalité à bord (code ISPS par exemple). Les Commandants sont devenus des secrétaires, avec une laisse virtuelle reliée aux fleet centers de leur compagnie.
Cependant les navigants ne sont pas des extra-terrestres et ils souffrent dans les mêmes proportions de troubles de santé mentale. Ils sont exposés à des éléments qui doivent être pris en compte : l’utilisation d’une langue étrangère toute la journée entraîne des troubles cognitifs. Le rythme irrégulier du travail à bord, de jour, de nuit également.
L’envahissement du numérique à bord entraîne une intensification de la vie embarquée provoquant d’autres symptômes qui accentuent la fracture entre vie professionnelle et vie familiale.
Les traumas vécus à bord et non extériorisés, associés à une précarité sociale sont un terreau favorable au développement d’addictions fortes (alcool, drogues, etc…).
Il faut éviter de stigmatiser les marins autour des abus sexuels ou autre dérive comportementale et les aider à sortir de cette « prison embarquée ».
Le rôle des accueillants dans les foyers est essentiel pour une première écoute. La difficulté est d’instaurer une confiance alors que parfois l’agresseur est également présent.
Exemples d’actions concrètes pour les marins:
L’écoute

L’ISWAN (International Seafarers Welfare and Assistance Network) pilote depuis cinq ans un portail d’assistance avec SeafarerHelp. C’est une ligne d’assistance gratuite, confidentielle et multilingue qui soutient les gens de mer et leurs familles 24 heures sur 24, où qu’ils se trouvent dans le monde. Cette ligne d’écoute téléphonique permet aux marins de dialoguer avec une vraie personne et non avec une IA.
L’analyse des conversations téléphoniques sur l’année 2025 montre une aggravation de la pression subie par les gens de mer.
De plus en plus de personnes appellent pour des difficultés personnelles complexes. Ces conversations sont plus longues (environ 25 minutes) et beaucoup plus approfondies. Les marins cherchent quelqu’un qui les écoute, quelqu’un qui comprend les réalités de la vie en mer et, idéalement, quelqu’un qui parle leur langue.
Un médecin à l’escale

Seamed est une plateforme de soins médicaux, dentaires et ophtalmologiques imaginée par l’Union Portuaire Rouennaise et la clinique Saint-Hilaire à Rouen qui permet aux marins en escale, même courte, d’avoir un accès rapide aux soins par l’intermédiaire de l’agent maritime du navire. Le projet a été lancé en février 2025 pour devenir pleinement opérationnel en décembre 2025. En mars 2026, Seamed a été étendu au port du Havre avec le partenariat de la clinique des Ormeaux. Une douzaine de médecins conventionnés, d’urgentistes ou de dentistes ont répondu aux 110 demandes. 87 marins ont été pris en charge, soit 29 nationalités différentes dans un délai moyen de 1 jour. La plateforme, animée par le docteur Clément Taquet, monte en charge en fonction des signatures avec les armateurs. L’ouverture sur le port du Havre a triplé les demandes. Le port de Caen devrait rejoindre Seamed fin 2026. Le système est duplicable dans tous les ports.
Un soutien psychiatrique sur la durée

En France, depuis 1995, un service de psychologie d’urgence a été mis en place pour prévenir le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) au sein de la population générale.
A l’initiative de Camille Jego, psychologue clinicienne, cette aide s’est spécialisée avec la création du CRAPEM (Centre ressource d’aide psychologique en mer et aux marins), une unité psychiatrique dédiée aux marins, à leurs familles, aux services de sauvetage en mer et aux acteurs du secteur maritime, intégré à l’hôpital public de Saint-Nazaire. Le CRAPEM effectue des évaluations psychiatriques et dispense des soins psychologiques.
Le CRAPEM assure la permanence d’une ligne d’écoute proposant un soutien psychologique et une écoute bienveillante par des personnes formées, engagées et parfois des pairs.
L’ensemble des échanges a été merveilleusement bien résumé par un duo de clowns, Fléchette et Hermine, de la compagnie Bataclown. Elles ont parfaitement résumé à leur manière, en mettant l’accent sur les propos pertinents. Une très belle conclusion décalée.

@Jean-Vincent Dujoncquoy
(*) Intervenants : Éric Salaun (FNAAM) , Paul Tourret (ISEMAR), Steve Morgan (MtS), Jason Zuidema (ICMA), Simon Grainge (ISWAN), Pascal Pouille (ITF), Docteur Clément Taquet (SEAMED), Camille Jego (CRAPEM).






