Quand on sort de l’Hydro, les yeux brillent souvent pour le long cours : une ligne de porte-conteneurs autour du monde, la complexité de la reliquéfaction à bord d’un gazier, le prestige et les destinations de la croisière. Bref, ce qui fait l’Exception du métier de marin. J’ai moi-même choisi l’intensité des opérations des navires de construction offshore. Mais il existe également une flotte du quotidien, qui transporte chaque année 25 millions de passagers sur nos littoraux et nos îles.
Cette flotte, c’est celle du GASPE (Groupement des Armateurs de Services Publics Maritimes). Et si vous pensez qu’on ne parle que de promène-touristes estivaux, il est temps de mettre à jour votre carte ENC.
Technicité et diversité
Le GASPE, c’est 155 navires et une hétérogénéité technique qui ferait pâlir n’importe quel superintendant.
Vous aimez la manœuvre fine ? Venez tâter du Fromveur ou du chenal du Four par gros temps avec nos collègues de la Penn Ar Bed. Ici, pas de remorqueur pour vous assister. C’est vous, vos propulseurs, le courant, et la caillasse : l’école de l’humilité et de la précision. On manœuvre plus en une semaine qu’en trois ans sur un VLCC.
La taille, ça compte ? Regardez du côté de l’estuaire de la Gironde. Les bacs y affichent 78 mètres de long et 3 800 UMS. On parle de navires amphidromes complexes, qui opèrent dans des zones de forts marnages et de courants traversiers puissants. Sans compter le trafic qui rejoint Rochefort et Bordeaux.
Le GASPE, c’est aussi le soutien de la souveraineté française sur le littoral et 28 îles habitées. La flotte de services publics en est le lien vital, autour de l’Hexagone et dans les outre-mers : Guadeloupe, Martinique, Mayotte, et Saint-Pierre-et-Miquelon. Chaque port a ses spécificités, et les navires sont souvent conçus pour assurer une liaison précise.
Une Flotte Stratégique
Le GASPE est donc en première ligne en termes de souveraineté. Avec 1288 marins en Équivalent Temp Plein(1), c’est d’ailleurs l’entité qui fait naviguer le plus de marins français après la SNSM et la Brittany Ferries.
Les navires sont construits pour la plus grande majorité en France et en Europe, et les fournisseurs sont locaux : le lien avec le tissu maritime local s’en ressent au quotidien. Maillon de la Défense Nationale, la flotte transporte chaque année 650 000 militaires en rade de Brest. Rien ne les empêcherait d’en transporter plus à l’avenir, surtout si la situation géopolitique venait à se dégrader. De la même manière, on peut facilement imaginer un usage dual pour les bacs maritimes et les rouliers qui transportent annuellement 7 millions de véhicules (camions, bus scolaires, voitures). D’autant que les navires du GASPE sont conçus pour opérer dans des ports en eau peu profonde, et que les capitaines maîtrisent parfaitement leurs zones de navigation. De quoi intégrer sans hésiter ces navires bien utiles à la fameuse Flotte Stratégique !
Un autre rythme
La population maritime y est très hétérogène : des îliens, des amateurs d’opérations à haute fréquence, des reconversions après une carrière à la pêche… les équipes sont légalement communautaires(2), en pratique françaises, mais ne manquent pas de diversité.
Depuis 3 mois que je visite méthodiquement chaque armement du GASPE, je rencontre aussi de nombreux Hydros qui ont souhaité continuer à naviguer, tout en augmentant la fréquence de leur présence à la maison. Beaucoup de liaisons permettent en effet de travailler par bordée du matin ou du soir, et le rythme le plus soutenu monte à 1 mois / 1 mois (offshore éolien), toujours sur le territoire.
La dimension des navires n’est pas un problème, car on peut s’investir différemment au sein de sa compagnie, de leurs ateliers, de leurs armements. Il n’est pas rare que le dirigeant même de la compagnie soit un marmar !
Un choix maritime à peser
Le secteur se transforme. Les navires et leurs opérations permettent de tenter des choses impossibles ailleurs – au moins pour le moment -, comme l’électrification totale du navire ou la création de filières de biocarburants.
Naviguer sous pavillon français 1er registre, au sein de la flotte de service public maritime, n’est donc pas poser sac à terre, mais plutôt profiter d’opportunités différentes et découvrir une navigation qui se passe aisément de pilote automatique. Une navigation à fort impact local – il n’y a qu’à observer l’expression des passagers – qui fait la part belle à l’ascension sociale, et qui mérite d’être mieux connue !
1 Dont 400 officiers. L’ETP permet de lisser la saisonnalité et d’être ainsi plus représentatif.
2 Précision : sous pavillon français 1er registre, les marins doivent tous bénéficier des conditions d’emploi du droit du travail français. Il n’y a donc aucun avantage économique à embaucher un marin étranger qui aura besoin d’un visa. Le commandant et son second doivent être ressortissants d’un État membre de l’Union Européenne (UE), de l’Espace Économique Européen (EEE) ou de la Confédération Suisse.
Crédit photo : Colomban, Bacs de Gironde et Matthieu Rivrin



