C’est dans une véritable soufflerie que Le Commandant Charcot mord la bordure de la banquise côtière. Il est neuf heures, et nous voilà au point le plus venteux du monde, Commonwealth Bay, à cent-cinquante milles à l’est de Pointe Géologie. Face à nous, les îles Mackellar, prisonnières de la glace.
Derrière, Cap Denison, et la marge crevassée de la calotte. C’est ici que Douglas Mawson, l’explorateur australien, établit son camp en 1912, surnommé la Maison du blizzard. Partis étudier le pôle sud magnétique, lui et ses compagnons Xavier Mertz et Belgrave Ninnis, se heurtèrent à la rudesse de cette région impitoyable. Ninnis disparut dans une crevasse. Mertz mourut empoisonné après avoir dévoré le foie d’un de leurs chiens. Mawson tomba lui aussi dans un précipice glaciaire. Il parvint à s’en extirper seul, et à rentrer en Australie—glorieux, mais marqué à jamais.
13h. Valentin, le premier officier, est aux commandes.
Le Commandant Charcot avance dans une tempête de vent catabatique. C’est l’automne. Les températures à l’intérieur du continent plongent en dessous de quarante degrés sous zéro. Sur l’inlandsis oriental, l’air s’alourdit en se refroidissant. Il glisse le long des versants de la calotte. En atteignant la côte, les ruptures de pentes accélèrent la cascade gravitaire. Au large, le passage d’un creux dépressionnaire aspire cet air glacial. Au baromètre, la pression chute à 972. Plus au nord, l’écran mesure 940. 70 hectopascals séparent le continent de la côte. Le vent s’établit à soixante nœuds et griffe la mer de saignées blanches perpendiculaires à la houle. La surface se creuse. La visibilité s’effondre en dessous de l’encablure. Les glaçons à la dérive apparaissent au dernier moment. La neige percute les baies de la passerelle. Les gerbes d’écume fouettent le Pont 8, plus de vingt mètres au-dessus des flots. À peine jaillis, les embruns gèlent, et c’est de la neige qui glisse le long des vitres. Dans ces moments-là, tout est clair. Le reste du temps l’est moins.

16h. Je rejoins Daniel en plage de manœuvre. Il est accompagné d’Alessio, son second, et de Colombe, doctorante. Gaétan arrive. Nous allons mettre à l’eau une bouée Argo. Ce projet de l’UNESCO et de l’Organisation Météorologique Mondiale vise depuis 2000 à créer le premier réseau global d’observation des océans. Cinq ans durant, cette petite fusée jaune d’une vingtaine de kilos va flotter dans le courant austral. Plonger à deux kilomètres. Mesurer le profil chimique des couches d’eau — salinité, température, profondeur. Refaire surface pour transmettre ses données par satellite. Recommencer. Moment de vérité pour Daniel, qui ausculte la bouée avec un stéthoscope, en espérant confirmer l’activation. Rien. On nous avait prévenus, pour l’entendre, il faut être au laboratoire et faire silence. Pas très pratique quand on a deux azipods à 70 RPM qui brassent une mer déjà tranchée, le tout surmonté de rafales. Tant pis, il faut larguer. Nous enfilons un bout en double. Daniel et Alessio contrôlent la descente le long de la poupe. Daniel se penche. « On lâche ! ».
La bouée flotte couchée dans les vorticités de notre sillage. Dans quinze minutes, elle se redressera et entamera sa première plongée. Une opération, puis à nouveau, des heures de transit.
18h. Le Commandant Charcot s’arrête devant une muraille de glace de quarante mètres de haut. A l’infini, elle continue, à bâbord comme tribord — enfin bon, un infini tout de même modeste, vu que la visibilité plafonne à un demi mille. Ce front glaciaire, c’est Mertz. L’océanographe en moi s’émoustille. Nous sommes devant l’un des glaciers les plus mythiques de l’Antarctique oriental. Large de quarante kilomètres, long de cent-cinquante, il draine soixante mille kilomètres carrés de calotte. Mais sa particularité, c’est sa langue de glace qui s’avance vers le nord, protrudant largement de la côte autrement à peu près rectiligne. En ce faisant, il oppose un obstacle rare à la dérive est-ouest de la banquise, et ouvre une polynie en son aval. Ainsi, les glaces formées dans cette zone abritée seront chassées au large par les catabatiques, sans être remplacées par l’arrivée constante de banquises venues de l’est. Cette zone d’eau libre peut donc constamment fabriquer de nouvelles glaces. Et comme la mer regèle sans cesse au même endroit, des quantités astronomiques de sel sont rejetées dans l’eau sous-jacente. Celle-ci, alourdie, coule ; et puis, canalisée par la topographie du fond, cascade le long du talus continental et tapisse les abysses de l’océan Indien. Seulement voilà, en 2010, un iceberg géant a percuté la langue de glace, l’amputant de deux-mille-cinq-cents kilomètres carrés. Depuis, la quantité d’eau de fond (classifiée comme ALBW dans la nomenclature océanographique) produite ici s’est effondrée de plus de vingt pour cent, accompagnant un mouvement constaté à l’échelle de tout le continent, et qui pose la question de l’avenir de la circulation thermohaline globale, ce grand climatiseur terrestre qui nous protège des excès du climat.
A suivre…



