Le Grain de sel d’une femme de marin – Recueil de chroniques parues dans Jeune Marine de 2015 à 2020.
L’originalité du Grain de sel d’une femme de marin me semble tenir au point de vue… épousé : « les pieds sur terre et le cœur à bord » voire embarquée deux ou trois mois par an, j’ai ainsi pu observer de près le monde du long cours.
J’y évoque le quotidien à part des marins de commerce, véritable comédie humaine avec ses rites, ses fêtes, sa hiérarchie, sa temporalité et son évolution, de la féminisation au navire autonome.
En femme de marin, je dis aussi l’attente, la joie des retrouvailles, la fébrilité des départs.
Saynètes drolatiques, réflexions et souvenirs de voyages se mêlent aux anecdotes vécues : un troupeau de génisses en partance pour les Antilles, une Saint-Valentin en mer de Chine, des danseurs tahitiens sur le quai de Papeete, etc. Mon Grain de sel se veut un grain de fantaisie, une récréation littéraire, un pas de côté dans l’univers normalisé des professionnels de la mer.
Pour les marins, c’est un miroir tendu via un regard décalé sur leur vie à bord dont ils ne voient plus forcément le caractère littéralement « extra-ordinaire ».
Pour le terrien, ces chroniques offrent une manière plaisante de se défaire des idées reçues sur le monde peu connu des porte-conteneurs. Un glossaire amusant, l’ABC du marin, éclairera le lecteur novice.
Autoportrait de l’auteur : autoportrait maritime et littéraire sous un angle humoristique
Puisque nous allons parler voyage, disons que « Ça a débuté comme ça… »
Il y a 30 ans, une collègue du lycée de Saint-Denis où j’enseignais les Lettres me raconte son voyage en cargo de retour du Brésil… Parce qu’on peut voyager en cargo ?! m’écriai-je, on peut réaliser ce vieux rêve de marin manqué ? Ni une, ni deux, j’embarque l’été suivant à Gdansk sur un cargo polonais.
En juillet 1999, après quatre étés passés à naviguer en me régalant de bortch et de choux-saucisses par 45° à l’ombre entre Beyrouth, Alexandrie, Hambourg et Gdynia, je change de crèmerie, c’est-à-dire de compagnie : j’embarque pour les Antilles sur un bananier de la CGM… et j’y rencontre un charmant Second Capitaine. Bref, me voilà promue : de passagère en cargo, je passe femme de marin, « épouse embarquée » comme on dit dans ce monde de traditions de la marine marchande.
Eté 2002 : notre voyage de noces à bord du CMA CGM Normandie (cf. couverture du livre) nous mène du Havre jusqu’en Chine. Mon marin de mari est devenu Chef-mécanicien, notre lune de miel a comme un léger parfum de fuel.
En 2012, les Editions Dialogues publient mon premier roman, Tatiana Lafumette ou la guerre des branchés, une satire des bobos parisiens côtoyés dans une autre vie, où il n’est pas question de marins, espèce exotique.
Les années passent, j’embarque une fois par an, deux ou trois mois d’affilée, emportant à chaque fois un sac plein à ras-bord de livres. En femme de marin qui se double d’une voyageuse en cargo, j’écris une robinsonnade primée au concours de nouvelles des Escales de Binic : La Dérive des Conteneurs puis un portrait-hommage intitulé Mon Capitaine au long cours.
2015 : Le hasard fait bien les choses : au cours d’une dernière manœuvre d’arrivée au Havre du Commandant Gehannin, le pilote, directeur de la revue Jeune Marine me propose d’écrire dans ses colonnes. J’intitule ma chronique Le Grain de sel d’une femme de marin.
Le questionnaire de Jeune Marine
Jeune Marine : quel est le livre qui a le plus influencé votre écriture maritime ?
Françoise GEHANNIN : Même si, côté littérature de mer, j’ai une prédilection pour Moby Dick de Melville, lu et relu, je ne peux pas parler d’influence d’un ouvrage en particulier. Je crois que lorsqu’on écrit, ce sont tous les bons et vrais livres que l’on a lus avec ou sans rapport avec le maritime qui vous marquent, les pièces de théâtre, les opéras, les films que l’on a vus : tant une chanson de Mac Orlan, qu’une étude universitaire de Maurice Duval, Ni morts, ni vivants : marins ! Pour une ethnologie du huit clos. (P.U.F. 1998) ou Les Lettres de la Marquise de Sévigné pour l’impertinence, la légèreté et le style. Sans compter… le livre de la vie !
Jeune Marine : quel est l’objet ou l’image qui vous accompagne quand vous écrivez ?
Françoise GEHANNIN : L’objet est un petit diorama fabriqué à bord, cadeau de deux marins roumains, lors d’un voyage en 2013. Il représente le CMA CGM Medea. Au premier plan, clin d’œil à l’auteur, un mini-livre ouvert où l’on peut lire « Joyeux anniversaire ! » puis des vagues en relief de ce vert cargo dont on peint les ponts.
L’image est l’original de la photo prise par mon capitaine préféré à Port Kelang en Malaisie qui illustre la couverture de mon livre. On y voit la masse imposante du CMA CGM Normandie et, en regardant de près, une lilliputienne sur le quai, mains sur les hanches : c’est moi, façon coccinelle de Gotlib, celle qui met son grain de sel dans la Rubrique-à-Brac.
Jeune Marine : quel est votre processus de création ?
Jeune Marine : Lorsque j’embarque, j’écoute, j’observe, j’emmagasine les impressions, anecdotes, particularismes de langage, attitudes des marins : je suis une éponge qui aurait des antennes. Doublée d’une vache qui rumine tout ça, longtemps, en regardant la mer. A terre, je fais mon miel des histoires du débarquant. C’est de toutes ces moissons, année après année, que s’est cristallisé mon Grain de sel.
J’ai choisi la chronique car c’est un genre hybride qui autorise toute liberté de tons, de registres, de sujets… Je me suis donc amusée à varier les formes pour rendre compte de la richesse de l’univers des cargos : petits poèmes humoristiques, fable (La fable du navire sans équipage) et comptine, saynètes drôlatiques (Des citoyens pas comme les autres), feuilletons (La Vie de château et Le Tour du monde en 80 tee-shirts), etc.
Par ailleurs, la chronique autorise le « je », un regard personnel sur la condition maritime à partir de l’observation de la tribu des marins : ce que j’ai appelé mon « grain de sel » fait de digressions, sorte de petite philosophie de la femme de marin, sur la perception différente à bord du temps, de l’espace et des événements à terre ; cette position d’observatrice permet de s’étonner, d’avoir l’esprit ouvert aux paradoxes d’un univers de traditions aux avant-postes de la modernité et de la mondialisation économique contemporaine.
Bibliographie
– Tatiana Lafumette ou la guerre des branchés (éditions Dialogues), roman satirique (2012) : https://www.editions-dialogues.fr/livre/tatiana-lafumette-guerre-branch%C3%A9s/
– La Dérive des conteneurs, nouvelle publiée dans Jeune Marine n°228 ( mars – avril 2015)
– Mon Capitaine au long cours, publié dans Le Long Courrier n°119 (nov. – déc. 2016)
– Le Grain de sel d’une femme de marin, chroniques (éditions Jeune Marine – 2025) : https://jeunemarine.fr/produit/le-grain-de-sel-dune-femme-de-marin/



