L’Atlantique n’est pas un théâtre. C’est un système nerveux.
C’est la conviction qui traverse « Le Front atlantique » de bout en bout. Trente témoins fictifs racontent après coup une crise que l’Europe n’a pas vue venir : pas une guerre déclarée, pas de front visible, mais une déstabilisation lente fondée sur l’usure de ce que personne ne surveille vraiment. Les câbles sous-marins qui portent l’essentiel du trafic numérique mondial. Les terminaux énergétiques. Les routes commerciales. Une guerre sans déclaration formelle, conduite par l’épuisement des dépendances.
Le parti pris de la polyphonie n’est pas un choix littéraire pour le plaisir. C’est une conviction : un problème systémique ne se comprend vraiment que depuis plusieurs positions à la fois. Depuis le quai et depuis la passerelle. Depuis Bruxelles et depuis Brest. Un amiral qui a vu les signaux s’accumuler sans que personne ne veuille les lire pour ce qu’ils étaient. Une chercheuse en influence qui voit la guerre cognitive s’installer avant même que les câbles ne lâchent. Un diplomate qui tient un journal intime et regarde un système d’alliances se défaire lentement. Chacun tient son fragment de vérité. Aucun ne tient le tableau entier. C’est précisément cette ignorance partagée que le livre désigne comme la faille structurelle.
Ce que le roman révèle, in fine, n’est pas une menace extérieure mais une lacune intérieure : pendant des décennies, nous avons traité la mer comme un couloir de livraison alors que d’autres la lisaient comme un échiquier. Le Front atlantique est le récit de ce malentendu.
Autoportrait de l’auteur
Ma lente migration vers la mer a commencé en arrivant à Nantes pour m’inscrire à l’école d’architecture. Ce n’était pas tout à fait prévu. Nantes a cette propriété particulière de vous convaincre, par la Loire et l’estuaire, que vous n’avez pas vraiment choisi une ville mais une direction.
L’architecture m’a appris les systèmes, les contraintes, la façon dont une forme tient ou ne tient pas. Le doctorat à l’École Centrale a ajouté la rigueur et la complexité. La recherche au CNRS, les sciences comportementales, la transition énergétique ont fait le reste : à chaque étape, la mer prenait un peu plus de place, un peu plus de profondeur. Ce qui avait commencé comme une fascination pour les espaces complexes est devenu, presque sans que je le décide, un territoire professionnel entier. La technique d’abord, puis les filières, puis l’énergie, puis la souveraineté, puis la géostratégie. Chaque fois que je croyais avoir fait le tour d’un sujet, la mer en ouvrait un autre en dessous. C’est, à la réflexion, sa qualité principale et son défaut le plus chronophage.
J’ai aussi embarqué, pour des missions, et je fais de la voile. Ce sont les seuls moments où tout ce que j’ai mis des années à comprendre par les cartes et les rapports devient physiquement évident en vingt minutes.
Ce que ce parcours m’a appris, c’est que la compétence technique sans vision stratégique se dissout dans les appels d’offres. Nous construisions des filières, des réseaux, des programmes, avec la conviction que la mer était une chance. Ce que personne ne voulait vraiment regarder en face, c’est qu’elle était aussi une exposition. Les dividendes de la paix avaient anesthésié le regard, et la mer rend cette cécité-là particulièrement dangereuse : elle ne pardonne pas l’inattention. Le Front atlantique est né de cette conviction.
Le questionnaire de Jeune Marine
Jeune Marine : quel est le livre qui a le plus influencé ton écriture maritime ?
Dominique FOLLUT : Aubry et Tétart, La puissance et la mer, et Vigarié, La mer et la géostratégie des nations. Le premier pour la démonstration que le maritime est avant tout une affaire de puissance et de choix politiques. Le second parce qu’il redonne à la géographie sa force d’argument. Ces deux livres m’ont appris à regarder une carte non plus comme une représentation du monde, mais comme une hypothèse sur son avenir.
Jeune Marine : quel est l’objet ou l’image qui t’accompagne quand tu écris ?
Dominique FOLLUT : Google Maps ouvert en permanence sur un second écran. Entrer dans un port par la vue satellite, descendre jusqu’au niveau de la rue, chercher l’orientation d’un quai à telle heure du matin : cela prend deux minutes et cela change tout. Et sur le bureau, le vieux compas de marine à pointe sèche de mon grand-père. Je le tiens entre les doigts quand une phrase ne trouve pas son équilibre. Sa pesanteur dans la main ramène à l’essentiel.
Jeune Marine : quel est ton processus de création ?
Dominique FOLLUT : Une intuition d’abord, souvent une question qui résiste aux réponses ordinaires. Puis une longue phase documentaire, des mois parfois, à tirer des fils qui s’emmêlent autant qu’ils s’éclairent, à revenir sur l’idée initiale pour la corriger, l’affiner, comprendre ce qu’elle voulait vraiment dire. C’est dans ces allers-retours que le sujet révèle son angle : pas ce qu’on voulait dire, mais ce qu’il faut dire, et comment. Quel narrateur, quelle forme, quels moyens pour que la réalité abstraite devienne concrète sans trahir sa complexité. La bible vient ensuite, longue et précise : géographie, chronologie, personnages, ce que chacun sait et ce qu’il ignore. Puis le premier chapitre pour trouver la voix. Puis les suivants, qui corrigent la bible autant qu’ils la suivent. Puis les relectures, où le travail consiste moins à ajouter qu’à retrancher. Un texte est terminé quand on ne peut plus rien en ôter sans que quelque chose manque.
Bibliographie :
– Le Front atlantique (2026) : https://jeunemarine.fr/produit/le-front-atlantique/
– Les Routes grises (à paraître aux Éditions Jeune Marine)



