Retrouvez tout au long de ce numéro, le Journal de bord d’une navigation circumpolaire de Nicolas SERVEL, relatant l’extraordinaire aventure du navire d’exploration polaire Le Commandant Charcot au cœur des régions polaires.
Ça y est. C’est parti. Le Commandant Charcot dépasse la pointe de l’île Bruny et, derrière nous, la côte de Tasmanie rapetisse. Nous y laissons les arbres. La ville. La vie moderne. Face à l’étrave s’ouvrent les quarantièmes rugissants, et plus loin, l’Antarctique. Notre destination ? Le Cap. Arrivée prévue dans trente jours. Et d’ici là, c’est l’inconnu.
Le Commandant Charcot – navire de haute exploration polaire –prend aujourd’hui tout son sens. Terre Adélie. Wilkes Land. Queen Mary Land. Mer de Davis. Heard. Kerguelen. Crozet. Des épigraphes mythiques. Inaccessibles. Aux confins des régions les plus reculées de la planète. Mais surtout, une navigation inédite. Sur ces rivages bardés d’épaisses banquises, les traces sont rares, les cartes incomplètes. Qu’y trouverons-nous ? C’est incertain. Mais le navire bouillonne d’une excitation sourde. Passagers, scientifiques, équipage — chacun espère plus ou moins secrètement son escale. Toutefois, personne ne s’abandonne à l’emballement. Au pied du monde, rien n’est garanti, et nous savons ce que ces traversées impliquent : du temps. Beaucoup de temps. Alors on s’affaire en silence et on accepte l’inconnu.
Je ne peux refouler une onde de nostalgie en repensant à ma première semi-circumnavigation à bord de ce navire. Janvier 2023 me paraît étonnamment lointain. Je me souviens très vivement de l’ébranlement profond que je ressentis la première fois que je vis Le Commandant Charcot pénétrer dans la glace. La mer cédait au blanc, vaste et immaculé, et nous nous élancions dans l’inconnu pour réaliser la première traversée entre la Terre de Feu et la Nouvelle-Zélande. Pour moi, tout était nouveau et je découvrais, d’un œil émerveillé, les trésors des mers d’Amundsen et de Ross.

Des compagnons de cette aventure, beaucoup sont encore là. Le commandant, déjà, Stanislas DEVORSINE. Valentin, autrefois officier navigation et aujourd’hui devenu premier officier. Ou encore Florence, toujours cheffe d’expédition. Mais nous avons grandi. L’équipage du Commandant Charcot s’est aguerri. Avant, tout était nouveau. Cette fois, ce ne sera pas la découverte qui dominera. Les gestes sont intériorisés. Depuis trois ans, nous avons enchaîné les premières. Première Transarctique par les deux pôles. Premier pôle Nord de nuit. Passage du Nord-Ouest le plus septentrional. Mer de Weddell au sortir du printemps. Groenland de l’Est au pic de l’extension de la banquise arctique. Bref, trois ans à parcourir les glaces dans les régions les plus reculées et les plus inhospitalières. Peu de marins peuvent se targuer d’avoir une expérience aussi diversifiée et exhaustive de la banquise.
Pourtant, chaque fois que nous appareillons pour une nouvelle exploration, le même frisson revient et, de surcroît, cette aventure revêt un aspect doublement palpitant, car j’entame une formation d’officier scientifique.

Si vous avez suivi le journal de bord de la première circumnavigation, alors vous connaissez le principe. Sinon, restez. Je vous ferai découvrir l’Antarctique oriental — avec ses barrières, ses glaciers, ses bases scientifiques — mais également la vie sur un navire de haute exploration polaire. Je vous parlerai de navigation, de défis et des membres qui constituent l’équipage. Embarquez pour une aventure maritime, humaine et scientifique. Affrontez avec nous cet isolement extrême. 33 000 tonnes d’acier. Seuls. Face aux bourrasques catabatiques. Face aux murailles des tabulaires échoués par centaines. Face à l’étau des glaces. Une tête d’épingle dans une partie de billard.
A suivre…



