Gaëtan GLEMOT est nantais. Son père est courtier, sa mère couturière. La mer entre dans sa vie presque par hasard.
Un jour, lors d’un déplacement professionnel en Angleterre, son père l’emmène avec lui. Ils traversent la Manche entre Roscoff et Plymouth sur un ferry de la Brittany Ferries. Avant d’embarquer, ils prennent une photo sous la rampe du navire. Gaëtan a dix ans. Il voulait devenir pompier. Mais face au bateau, immense, une évidence naît.
Il sera marin.
Quelques années plus tard, il entre à l’École d’apprentissage maritime de Saint-Malo. Il choisit la filière pêche — simplement parce qu’elle est à Saint-Malo et qu’il veut être là-bas.
« J’avais fait la pêche parce que c’était à Saint-Malo. Je ne m’étais pas rendu compte que ça ne m’aiderait pas pour le commerce. Pourtant j’étais sorti deuxième… moi, l’ancien cancre ! »
Au début des années 1980, la marine marchande traverse une crise sévère. Les emplois disparaissent. Gaëtan commence donc par la pêche à Terre-Neuve. Il embarque d’abord sur le Commandant Gué, de la compagnie SNPL, puis sur le Joseph Roty II, de l’armement Pleven.
Après un an, en 1982, il part faire son service militaire à Brest sur un dragueur de mines : le Petunia, un navire américain en bois issu du plan Marshall.
Nous rions tous les deux.
« Petunia sur le bachi… ça ne faisait pas vraiment trembler. »
En 1984, il entre enfin à la Brittany Ferries, à Saint-Malo. Il embarque sur le Breizh Izel vers Belfast, puis sur le Penn ar Bed, sur la ligne Roscoff–Plymouth.
À Plymouth, il refait la photo prise avec son père sous la rampe du ferry. Onze ans plus tard. Cette fois, il est marin.
De matelot à officier
Gaëtan navigue plusieurs années comme matelot et connaît bientôt tous les navires de la compagnie. En 1989, lorsque le Bretagne sort des chantiers de l’Atlantique, il se surprend à observer de plus en plus les officiers de quart.
En 1992, il décide de tenter le concours. Il entre en préparation aux Rimains, à Cancale, avec les Frères de Ploërmel. Il échoue une première fois, puis réussit en 1993.
Il s’installe à Ouessant et poursuit sa formation à Saint-Malo en filière monovalente pont. Il sort diplômé en 1994 comme officier chef de quart et retourne à la Brittany Ferries pour effectuer ses temps d’élève.
En mai 1995, le capitaine du Duchesse Anne insiste pour qu’il passe officier sur ce bord et appelle directement le capitaine d’armement. Le choix n’est pas simple.
« Si je passais officier, je perdais mes douze ans d’ancienneté. Mais je n’avais pas fait tout ce chemin pour ne pas prendre le risque. »
Le pari s’avère payant. Il travaille toute la saison.
À la fin de l’été, un ancien camarade d’école le contacte. Il cherche quelqu’un pour le remplacer sur une ligne tour du monde de CMA CGM. Gaëtan postule auprès de l’armement Marfret et embarque au Havre sur le Providence.
Il fera deux tours du monde. Panama. Tahiti. Nouméa. Sydney. Jakarta. Singapour. Colombo. Suez. Gênes. Marseille. Mais un moment reste gravé dans sa mémoire :
« Le passage devant mon phare. Celui de mon île. Ouessant. Le Créac’h. » Il débarque en juin 1997.
Tempêtes et remorqueurs
De retour à la Brittany Ferries pour la saison, un autre ami d’école l’appelle à la fin de l’été. Il cherche quelqu’un pour le remplacer sur le mythique remorqueur Abeille Flandre.
« Ils sont venus me chercher directement en baie de Lampaul, à Ouessant. »
À peine embarqué, l’équipage enchaîne sur un avis de tempête. À bord se trouvent aussi l’écrivain Hervé HAMON et le photographe Jean GAUMY. Sur la couverture de leur livre, l’officier tenant la VHF et observant le navire, c’est lui. Pendant deux ans, Gaëtan alterne entre la Brittany Ferries l’été et l’Abeille Flandre l’hiver.
« Dans les pires météos. Les pires tempêtes. C’était extraordinaire. »
Une traversée vers Tahiti
Début 1998, il atteint les temps nécessaires pour retourner à l’école et présenter le brevet de capitaine côtier. Une fois le brevet obtenu, la Brittany Ferries lui propose un CDI. Mais un autre appel arrive.
Un ami doit constituer un équipage pour convoyer une goélette vers Tahiti : le Taporo VII. Le voyage doit durer deux mois. Gaëtan prend deux mois de congé sans solde.
Ils quittent Svendborg à huit hommes. Devant Ouessant, ils essuient une tempête et passent deux jours à la cape. Le bateau est vide et très léger. Pour le stabiliser, ils embarquent cinq cents kilos de charbon de bois comme lest.
Ils repartent. Tout le voyage se fait à huit nœuds. Escale en Guadeloupe. On pêche le thon à la ligne. Les cinq cents kilos de charbon finissent dans le barbecue. Après Panama, ils organisent une journée entière de jeux pour célébrer le passage de la ligne. À l’arrivée à Tahiti, ils sont accueillis avec colliers de fleurs et danseurs. « La carte postale ».
À quai, Gaëtan remarque un navire blanc : le Paul Gauguin. Il demande à visiter. Un officier tahitien l’accueille à la passerelle et lui explique comment rejoindre l’armement Service et Transport, au Havre.
Gaëtan rentre en France pour sa saison Brittany. Peu après, l’armement le convoque. Il est embauché — pas sur le Paul Gauguin, mais sur le Club Med 2.
Entre ferries et croisière.
Au fil des années, Gaëtan navigue entre plusieurs armements. Il ramène à la Brittany Ferries la culture sécurité des navires à passagers.
« On avait les passagers six heures à bord, on ne s’inquiétait pas trop de les briefer. Je me suis beaucoup investi pour enrichir notre culture sécurité : les guides d’évacuation, les chasubles, les exercices d’abandon… »
En 2004, il rejoint finalement le Paul Gauguin. Lorsque l’armement passe sous V-Ships, il choisit de rester.
Il continue cependant ses saisons sur la Brittany Ferries, notamment sur le Pont-Aven, où il s’investit dans la formation des équipages.
V-Ships le rappelle ensuite pour embarquer sur le Seven Seas Mariner, qui effectue un tour complet de l’Amérique du Sud. L’hiver, il navigue sur ce navire ; l’été, il retourne à la Brittany. À Ushuaïa, un jour, il photographie un navire qui s’apprête à appareiller pour l’Antarctique : Le Diamant. Le hasard s’en mêle.
Lors du mariage d’un ami, il se retrouve à table avec Étienne GARCIA, commandant emblématique chez Ponant Exploration. Le commandant GARCIA soutient sa candidature. En 2007, Gaëtan embarque sur Le Diamant à Las Palmas pour rejoindre Montevideo. La relève manque son avion. Il continue jusqu’à Ushuaïa. Et le voilà parti pour l’Antarctique. Ce qui devait être un contrat d’un mois devient 156 jours de mer. Il remonte ensuite les fjords chiliens, repasse Panama et débarque finalement à Fort-de-France. Il naviguera sur Le Diamant jusqu’en 2010, avec les commandants MARCHESSEAU, GARCIA et LEMAIRE.

Transmission
En 2011, il retourne sur le Club Med 2 aux Antilles, tout en continuant ses saisons Brittany.
La compagnie crée alors un centre de formation à Saint-Malo. Gaëtan devient le premier formateur du site et forme les équipages à la sécurité jusqu’en 2014. Avec l’évolution de la réglementation STCW, il rejoint également un centre de lutte contre les incendies pour former les pompiers.
En 2016 et 2017, il embarque sur Le Boréal, navire de la compagnie Ponant Exploration, en Antarctique.
2017-2018 marque sa cinquième saison antarctique.
La dernière marée… ou presque
En 2019, à cinquante-six ans, Gaëtan quitte le Pont-Aven à Saint-Malo. Avant de partir, il refait une dernière fois la photo sous la rampe à Plymouth.
« J’avais passé le Grand Jardin le 6 janvier 1982 en quittant Saint-Malo pour Terre-Neuve sur le Joseph Roty II. Je le repasse une dernière fois avec la Brittany le 2 novembre 2019. »
Il attend le dernier moment pour annoncer son départ à son équipage.
« Je ne voulais pas d’effusion. »
En quittant le bord, le Pont-Aven corne.
« C’était très émouvant. »
La légende
Gaëtan prend sa retraite. Son gendre est affecté à Djibouti. Il suit sa fille, s’occupe de ses petits-enfants et continue un peu de formation pour la Brittany.
Mais la mer ne le lâche pas. En 2023, Robin LEFEBVRE, second capitaine du Commandant Charcot, le contacte à Ushuaïa.
« On avait navigué ensemble sur Le Boréal. Il voulait quelqu’un avec de l’expérience comme officier expédition. »
Gaëtan embarque en janvier 2024. Il est ensuite rappelé sur Le Lyrial, toujours comme officier expédition. 2024-2025 devient sa septième saison antarctique.
Puis William DUPONT, second capitaine du Commandant Charcot, et le commandant DEVORSINE le contactent pour la circumnavigation.
« Et me voici ici. »
Il regarde cela avec recul.
« J’ai eu cette chance par mon travail, mais aussi grâce à la Brittany. Je leur dois énormément. Ils m’ont permis d’être un électron libre en échange de ce que je rapportais de mes autres embarquements. Beaucoup d’armements veulent garder leurs hommes. Mais c’est important de les envoyer grandir ailleurs pour enrichir la compagnie. »
L’été, Gaëtan le passe avec ses petits-enfants. L’hiver, il navigue encore. Il aura passé vingt-sept réveillons du Nouvel An en mer. À bord, son surnom s’est imposé naturellement. Avec affection.
La Légende.




