Armements françaisJeune Marine N°284

Connaissez-vous vraiment les armements français ? 

Présentation Des Bacs de Seine

Cette semaine, Jeune Marine vous emmène à la découverte d’une compagnie adhérente du Groupement des Armateurs Côtiers Français (GASPE). Une immersion au cœur de ses activités, de ses métiers et de son engagement au service du transport maritime de proximité.  Découvrez Les Bacs de Seine, un acteur essentiel de la continuité des traversées de la Seine.

En Seine-Maritime, passer le bac ne prend que quelques minutes et ne coûte rien. Derrière cette banalité se cache l’un des armements les plus méconnus du monde de la marine marchande, et l’un des plus intenses. Sur la basse Seine, entre Rouen et l’estuaire, une régie départementale arme ses propres navires, emploie ses propres marins et fait traverser le fleuve à plus de trois millions de véhicules par an. Ses deux bacs maritimes comptent parmi les rares navires français de service public à fonctionner 364 jours sur 365. Pour les élèves et officiers qui lisent ces lignes, c’est une porte d’entrée inattendue vers un métier de la mer qui se vit au plus proche de la population. 

crédit photo : JMEH

Une régie, des siècles de traversées 

Le franchissement de la basse Seine a toujours conditionné les échanges entre les deux rives. Tant qu’aucun pont n’enjambait le fleuve en aval de Rouen, le bac restait le seul passage possible. Le tirant d’air imposé par les navires de haute mer remontant jusqu’au port de Rouen a longtemps interdit les ponts, et il a fallu attendre 1959 et le pont de Tancarville pour franchir la Seine autrement qu’en bateau. Le pont de Brotonne en 1977, puis le pont de Normandie en 1995, ont désenclavé le reste de l’estuaire. 

Dans les années 1930, on comptait jusqu’à vingt-trois passages d’eau entre Rouen et Le Havre. Il en reste huit aujourd’hui. Longtemps confiée au Port autonome de Rouen, l’exploitation de ces passages a été reprise en régie directe par le Département de la Seine-Maritime en 2001, avec le transfert des personnels. La gratuité a été généralisée en 2005. Depuis, le service tourne tous les jours de l’année sauf le 1er mai. C’est une singularité institutionnelle : ici, l’armateur est une collectivité, qui possède sa flotte, ses cales et ses équipages. 

Huit passages d’eau, onze bacs, deux mondes sur un même fleuve 

Le service compte onze bacs. Huit assurent la traversée quotidienne, trois sont en réserve pour couvrir les arrêts techniques et les pannes. Le trafic dépasse 3,2 millions de véhicules par an, soit près de 8 700 véhicules par jour, avec des pointes à Duclair. Le budget d’exploitation tourne autour de 13 millions d’euros par an. 

Sur la Seine et au sein de cet armement atypique, cohabitent deux régimes de navigation différents, donc deux mondes professionnels. 

Les six bacs fluviaux jaugent moins de 50 tonneaux. Ils relèvent du régime fluvial, transportent jusqu’à une cinquantaine de passagers et une dizaine de véhicules légers, et sont armés par un capitaine et un matelot. Ils desservent Dieppedalle, Val-de-la-Haye, La Bouille, le Mesnil-sous-Jumièges, Jumièges et Yainville. 

Les deux lignes maritimes sont opérées par des bacs qui jaugent bien davantage ! Ils relèvent du régime maritime, sont rattachés à la DGAMPA et armés par des marins de la marine marchande sous la convention collective des armateurs côtiers (IDCC 3228). Ce sont eux qui ouvrent le service aux semi-remorques et aux bus scolaires sur la ligne Duclair – Berville-sur-Seine et aux engins agricoles sur la ligne Quillebeuf-sur-Seine – Port-Jérôme. C’est cette flotte maritime qui constitue le cœur de l’armement au sens de la marine marchande. 

Les trois bacs maritimes du Département : 

  • Bac 24, ligne Quillebeuf-sur-Seine – Port-Jérôme. Livré en 2020 par le chantier Merré, 40 mètres, 297 UMS, 150 passagers, 27 véhicules légers ou jusqu’à deux semi-remorques et 9 véhicules légers, 1 352 kW, près de 13 000 rotations par an.  
  • Bac 23, ligne Duclair – Berville-sur-Seine. Livré en 2010 par Socarenam à Boulogne-sur-Mer, 32 mètres, 418 UMS, 210 passagers, 28 véhicules légers, jusqu’à quatre semi-remorques et 14 véhicules légers, environ 17 000 rotations par an. 
  • Bac 13, bac maritime de réserve, posté à Berville-sur-Seine. Construit en 1969, doyen de la flotte avec 236 UMS et 130 passagers. Sa relève est programmée. 

Ces unités, qui disposent d’une connexion électrique à quai pour la recharge des batteries et l’alimentation électrique du bord en dehors des heures de service, ont une particularité technique qui surprend toujours : elles sont amphidromes. Sans proue ni poupe différenciées, elles ne font jamais demi-tour. Le poste de pilotage commande indifféremment l’avant et l’arrière, et le bac repart dans l’autre sens dès le tablier relevé. Sur une traversée technique de quelques centaines de mètres répétée des milliers de fois par an, c’est la seule géométrie qui tienne pour un service optimal. 

crédit photo : JMEH

Du gaz écarté au gazole renouvelable 

Le Département a d’abord étudié pour ses futures unités une conversion au biométhane, votée en 2022 et présentée alors comme la piste de verdissement de la flotte. Cette trajectoire n’est plus celle retenue. Les bacs maritimes naviguent au gazole, avec une consommation de l’ordre de 750 m3 par an pour les seuls bacs maritimes et d’environ 1 300 m3 pour l’ensemble des huit bacs. 

La transition se joue désormais pragmatiquement sur plusieurs leviers combinés plutôt que sur un carburant unique. Les bacs expérimentent l’éco-conduite, avec un logiciel d’optimisation de consommation de navire, et disposent d’une connexion électrique à quai effective, qui coupe les moteurs pendant les arrêts. Surtout, la trajectoire de renouvellement déclarée vise un achat neuf doté de moteurs conformes à la norme IMO Tier III pour les bacs maritimes, à la norme STAGE V pour les bacs fluviaux et compatibles avec le HVO, gazole renouvelable utilisable en remplacement direct du fossile : l’horizon se situe à 2030, pour la mise en service d’un nouveau bac maritime et de deux nouveaux bacs fluviaux. Pour un usage estuarien aussi intensif, c’est une équation réaliste : moteurs propres, carburant renouvelable compatible, électricité à quai et conduite optimisée, là où aucune solution isolée ne suffit. 

La transition se lit aussi en fin de vie. Les bacs 14 et 16, retirés du service, ont rejoint le chantier DEMONAVAL Recycling, au Trait, pour désamiantage et déconstruction. Le site, inscrit sur la liste européenne des installations agréées, est l’un des quatre pôles français de déconstruction navale. Les bacs de Seine bouclent donc leur cycle sur le fleuve qui les a vus naviguer, des chantiers normands et du Boulonnais jusqu’à une cale de déconstruction normande. 

Marin sur la Seine, un métier de la mer à part 

La flotte maritime emploie 46 navigants sous l’IDCC 3228, dont une vingtaine d’officiers. Chaque bac maritime arme un équipage d’au minimum quatre marins : un capitaine, un chef mécanicien et deux matelots, tous de la marine marchande. Pour tenir la présence continue sur Duclair et Quillebeuf, plusieurs équipages se relaient nuit et jour. 

C’est un métier qui contredit l’image du marin loin de chez lui. Le capitaine de bac rentre dormir à terre, vit au rythme pendulaire des rotations et connaît lui aussi son navire mètre par mètre. La polyvalence y est la règle : entre deux services, on assure la maintenance, la vidange, le graissage des tabliers, on ajuste l’hydraulique. Les bacs maritimes passent une révision annuelle, souvent en forme de radoub au Havre, quand les fluviaux espacent la leur tous les deux à trois ans et sont mis à sec dans les installations du Trait. Pour les lecteurs et lectrices qui possèdent un brevet de capitaine ou de chef mécanicien, c’est un embarquement rare : la mer le matin, la famille le soir. 

Les équipages maritimes des bacs de Seine sont aujourd’hui exclusivement masculins contrairement aux équipages des bacs fluviaux qui comptent 3 femmes sur un effectif de 56 mariniers. Le profil du poste, sédentaire et proche du domicile, devrait au contraire élargir le vivier, y compris aux femmes officiers et matelots formées à l’ENSM et dans les lycées professionnels maritimes. Il y a là un potentiel que la marine marchande aurait tort de laisser de côté ! 

La singularité : le navire de service public à l’état pur 

Si une seule image devait résumer cet armement, ce serait celle-ci. Les bacs de Seine sont l’expression la plus pure du navire de service public : la même portion de fleuve franchie des milliers de fois par an, gratuitement, toute l’année, par un navire ou un bateau qui ne fait jamais demi-tour, sous pavillon d’une régie publique. Aucune ligne commerciale, aucune escale lointaine, juste un trait d’union permanent entre deux rives qui sans lui resteraient séparées. 

Cette singularité dialogue directement avec la question que se pose aujourd’hui toutes les compagnies côtières, publiques et privées : comment garder la bonne équation du navire de service public, entre qualité de service, soutenabilité financière et décarbonation. Les bacs de Seine y répondent à leur manière, par la régie, la gratuité et une transition pragmatique. Derrière une traversée de cinq minutes, c’est tout un armement de la marine marchande qui travaille, de la conception d’un bac jusqu’à sa déconstruction, à bord ou bien dans les ateliers du service des bacs à Yainville : de belles opportunités de carrières pour des trajectoires variées ! 

Pour découvrir les autres compagnies adhérentes du Groupement des Armateurs Côtiers Français, en savoir plus sur la convention collective des armateurs côtiers (IDCC 3228) ou les actions engagées en faveur de la transition écologique, rendez-vous sur le site du GASPE :

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