Souveraineté, corridors logistiques, adaptation climatique, innovation et coopération européenne : réunies à Strasbourg les 23 et 24 septembre, les 16es Assises Port du Futur ont dessiné les contours de ports dont le rôle dépasse désormais largement celui d’infrastructures de transport. Organisée par le Cerema dans le cadre du centenaire du Port Autonome de Strasbourg, cette édition a aussi bénéficié d’une affluence particulière et montré combien ports maritimes et fluviaux deviennent des acteurs stratégiques des grandes transitions européennes.
Il y avait cette année à Strasbourg une résonance particulière aux Assises Port du Futur. Les 23 et 24 septembre, la 16e édition du rendez-vous de la communauté portuaire s’inscrivait dans les célébrations des 100 ans du Port Autonome de Strasbourg, donnant à l’événement une ampleur particulière.
Le lieu était aussi tout sauf anodin. Au cœur de l’Europe rhénane, Strasbourg incarnait parfaitement le thème retenu cette année : « Ports, espaces (trans)frontaliers : enjeux et dynamiques de coopération pour une Europe plus forte ».
Deuxième port fluvial français et l’une des principales plateformes logistiques multimodales d’Europe, le Port de Strasbourg constitue un maillon important des échanges européens, grâce notamment à la complémentarité du Rhin, du rail et de la route. Dans ce territoire frontalier avec l’Allemagne, parler du « port du futur » revenait donc très concrètement à parler d’Europe, de circulation des marchandises et de l’énergie, de territoires et de coopération.
Et peut-être surtout d’un changement d’échelle.

Du port logistique au port stratégique
Longtemps appréhendés avant tout comme des infrastructures permettant le transit des marchandises, les ports voient aujourd’hui leur rôle considérablement s’élargir.
Compétitivité et résilience des chaînes logistiques, souveraineté économique et énergétique, transition écologique, adaptation climatique, sécurité ou encore mobilité militaire : les échanges de ces Assises ont montré combien ports maritimes et fluviaux se trouvent désormais au croisement de politiques qui dépassent largement leur périmètre historique.
La première table ronde l’a illustré en interrogeant directement les stratégies portuaires européennes face aux défis économiques. Olaf MERK, de l’International Transport Forum de l’OCDE, Jean-Frédéric LAURENT, délégué général de l’Union des Ports de France, Lamia KERDJOUDJI, secrétaire générale de la FEPORT, et Michaël NICOLAS, du Grand Port Maritime de Guyane, ont notamment abordé l’articulation entre stratégie portuaire européenne et politiques industrielles et énergétiques de l’Union.
Derrière cette réflexion apparaît une question déterminante : dans une économie européenne confrontée à la recomposition des chaînes d’approvisionnement, comment coordonner davantage les stratégies des ports, des industriels, des énergéticiens et des opérateurs de transport ?
La keynote internationale d’Ambre EYOUM, conseillère diplomatique de l’Envoyé spécial du Président de la République pour l’India-Middle East-Europe Corridor (IMEC), a élargi encore la focale. Elle a replacé les ports dans la recomposition des nouvelles chaînes logistiques internationales à travers l’exemple de ce corridor reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe.
Le port apparaît ainsi de plus en plus comme un nœud stratégique dans une géographie des échanges en pleine transformation.
Redessiner les corridors européens
Cette dimension continentale s’est retrouvée dans les échanges consacrés aux réseaux de transport de marchandises.
Autour de Michel SAVY, Maurice GEORGES, président du directoire du Grand Port Maritime de Dunkerque, Claire MERLIN, directrice générale du Port Autonome de Strasbourg et présidente de l’Association française des ports intérieurs, Marie-José NAVARRE, vice-présidente du groupe Lohr, et Lars NENNHAUS, membre du directoire de Duisport, les discussions ont porté sur la construction de corridors de fret plus robustes à l’échelle européenne.
Le sujet est à la fois économique et environnemental. Face aux fragilités révélées par les crises successives et à la nécessité de décarboner le transport de marchandises, l’enjeu consiste notamment à développer davantage les solutions massifiées ferroviaires et fluviales.
Le programme des Assises posait d’ailleurs explicitement la question de l’émergence de véritables « autoroutes de fret bas carbone » à l’échelle européenne, capables d’associer performance logistique et réduction de l’empreinte environnementale.
Dans cette nouvelle géographie du commerce, la frontière traditionnelle entre ports maritimes et ports intérieurs tend elle aussi à perdre de sa pertinence. Les uns et les autres appartiennent à une même chaîne et leur performance dépend de plus en plus de leur capacité à connecter efficacement voie d’eau, rail, route, zones industrielles et grands corridors internationaux.
Quand la mobilité militaire revient dans le débat portuaire
Plus inattendue il y a encore quelques années, la question de la mobilité militaire figurait également au programme.
Le colonel Eric RENAUT, sous-chef d’état-major anticipation au Centre du soutien des opérations et des acheminements du ministère des Armées, est intervenu sur l’adaptation des ports aux exigences de la mobilité militaire en Europe.
La présence du sujet dans un événement consacré à l’avenir des ports est en elle-même révélatrice de l’évolution de leur fonction. Capacité des infrastructures, connexions ferroviaires et routières, disponibilité des quais ou continuité des corridors européens ne relèvent plus uniquement de la compétitivité commerciale : ils peuvent également participer aux capacités logistiques et stratégiques du continent.
Souveraineté économique, sécurité des approvisionnements et enjeux de défense viennent ainsi se superposer aux fonctions traditionnelles des infrastructures portuaires.
Ports et villes face au changement climatique
Mais cette montée des enjeux géopolitiques ne fait pas disparaître une autre urgence : celle du climat.
Le deuxième jour des Assises s’est ouvert sur la question de l’adaptation au changement climatique des ports et des villes portuaires, avec notamment Lucile AUDIEVRE pour l’AIVP, Ivan MARTIN, président du directoire du Grand Port Maritime de Bordeaux, Frédéric BOSSARD, directeur de l’Agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise, et Gaëlle SCHAUNER, directrice générale adjointe du Port Autonome de Strasbourg.

Ports et villes partagent en effet une partie des mêmes vulnérabilités : aléas marins, inondations, épisodes climatiques extrêmes ou encore tensions sur la disponibilité de la ressource en eau.
Ces risques obligent à sortir des approches sectorielles. Adapter un quai ou une infrastructure isolément ne suffit pas nécessairement lorsque le fonctionnement du port dépend lui-même des réseaux énergétiques, des transports terrestres, de la disponibilité de l’eau ou de l’aménagement du territoire qui l’entoure.
La question devient donc autant technique que territoriale : à quelle échelle faut-il désormais organiser la résilience portuaire ?
Les échanges ont notamment interrogé les synergies entre villes et ports, les nouvelles formes de gouvernance ainsi que les réponses mobilisables, depuis l’adaptation des infrastructures jusqu’aux solutions fondées sur la nature.
L’innovation quitte le laboratoire
Face à l’ampleur de ces défis, l’innovation constitue évidemment l’un des leviers de transformation. Et les 10es Trophées de l’Innovation du Port du Futur ont permis d’en donner une traduction très concrète.
Huit projets avaient été sélectionnés, dans les catégories Infrastructure, Équipement, Digital et Concept/Idée.
Parmi les solutions mises en avant figure R-PAS, qui ambitionne de faire du port de Strasbourg un hub territorial de chaleur décarbonée. Le principe consiste à récupérer la chaleur fatale issue des processus industriels, puis à la transporter vers d’autres industriels et vers le territoire. À terme, le dispositif vise la valorisation de plus de 200 GWh d’énergie chaque année, soit, selon les données présentées dans le programme, l’équivalent des besoins de près de 28 000 logements et jusqu’à 40 000 tonnes de CO₂ évitées annuellement.
Autre approche, autre ressource : l’eau. molluSCAN-eye propose de transformer des mollusques bivalves en sentinelles de la qualité des milieux portuaires. Équipés de capteurs, huîtres et moules permettent une biosurveillance continue susceptible de détecter précocement certaines pollutions. La technologie est déjà déployée sur plus d’une centaine de sites dans le monde.
Le numérique était également présent avec Duoverse et sa plateforme Onetwin. Ce jumeau numérique hybride combine modèles physiques prédictifs, intelligence artificielle et données en temps réel afin de simuler notamment la dispersion de polluants dans l’air ou l’eau, d’évaluer les conséquences d’un incident et d’améliorer la gestion de crise.
Enfin, le projet GREEN BAY, porté à l’initiative du Port de Toulon-La Seyne, s’intéresse à un autre levier de transformation : la certification. Présenté comme la première certification environnementale européenne spécifiquement consacrée aux terminaux passagers, le projet entend créer un référentiel commun permettant d’évaluer leur performance environnementale.
Ces innovations ont en commun de ne plus considérer le port comme une infrastructure isolée. Chaleur industrielle, qualité de l’eau, données, gestion des risques ou normes environnementales : le port devient progressivement un terrain d’expérimentation grandeur nature des transitions.

La norme devient elle aussi stratégique
Cette évolution explique sans doute pourquoi les Assises ont accordé cette année une place importante à un sujet moins spectaculaire mais déterminant : les certifications, labels et normes.
Avec notamment David BOLDUC, président-directeur général de Green Marine International, Marie DESMYTTERE pour l’AFNOR, Benoît SEIDLITZ pour l’AIPCN et HAROPA PORT, Christine ROSSO, directrice générale des Ports de Toulon-La Seyne, ou encore Dominique MATHERN, représentant en France du port d’Anvers-Bruges, les échanges ont interrogé le rôle de la normalisation dans l’attractivité et la compétitivité des ports.
La question dépasse la seule reconnaissance environnementale. Dans un secteur soumis aux attentes croissantes des chargeurs, des armateurs, des territoires et de la société civile, les standards peuvent peser sur les investissements, l’organisation des activités et, à terme, l’orientation des flux.
Autrement dit, la transition portuaire se joue aussi dans la capacité des acteurs européens à construire des références communes.
Le port du futur sera aussi une affaire de compétences
Reste une question parfois moins visible : qui fera fonctionner ces ports transformés ?
L’après-midi du 24 septembre était ainsi consacré aux métiers, aux compétences et aux formations du secteur portuaire et maritime. Un premier atelier interrogeait directement les effets des transitions énergétique, environnementale et numérique sur les métiers portuaires.
Électrification des quais, nouveaux carburants, énergies renouvelables, automatisation, cybersécurité, données ou adaptation climatique : derrière chaque nouvelle infrastructure et chaque nouvelle technologie se trouve un besoin de compétences pour la concevoir, l’exploiter, la maintenir et la sécuriser.
Un second atelier, consacré aux territoires transfrontaliers et ultrapériphériques, a prolongé cette réflexion en abordant les coopérations en matière de formation et d’emploi nécessaires pour accompagner les transformations des écosystèmes portuaires.
C’est probablement l’un des enjeux majeurs des prochaines années : la transition des ports ne pourra pas être uniquement technologique. Elle sera également humaine.
Coopérer pour changer d’échelle
Au fil de ces deux journées, un constat s’est finalement imposé : aucun acteur ne construira seul le port du futur.
Un port peut électrifier ses quais, développer le ferroviaire, récupérer de la chaleur industrielle, mieux surveiller ses eaux ou numériser ses infrastructures. Mais chacune de ces transformations implique une chaîne d’acteurs beaucoup plus large : collectivités, industriels, énergéticiens, opérateurs ferroviaires et fluviaux, armateurs, gestionnaires de réseaux, services de l’État, organismes de formation, chercheurs ou encore acteurs européens.
La coopération n’était donc pas seulement le thème affiché de cette 16e édition. Elle constituait le point commun de presque tous les sujets abordés.
Pour le Cerema, organisateur des Assises, cette évolution fait directement écho à plusieurs de ses domaines d’intervention : risques, eau, infrastructures, adaptation au changement climatique et aménagement des territoires. Les Assises jouent dès lors un rôle d’interface entre expertise technique, innovations et besoins opérationnels des acteurs portuaires.
Et Strasbourg constituait sans doute l’un des endroits les plus appropriés pour le rappeler. Ici, la frontière n’est pas une extrémité : elle est un espace de circulation et de coopération. La soirée du premier jour prévoyait d’ailleurs une visite en bateau des ports de Strasbourg et de Kehl, manière très concrète d’inscrire les débats dans cette réalité transfrontalière.
Un siècle derrière lui, le port regarde déjà le suivant
Le centenaire du Port Autonome de Strasbourg donnait enfin à ces Assises une profondeur historique particulière.
En cent ans, le port est passé d’une infrastructure essentiellement destinée aux échanges à un territoire où se superposent aujourd’hui logistique multimodale, industrie, énergie, économie circulaire, biodiversité et innovation. Le Port de Strasbourg inscrit d’ailleurs désormais la décarbonation des transports, la transition énergétique, la performance logistique et la résilience parmi les axes de son développement.
Ce centenaire permet ainsi de mesurer le chemin parcouru, mais surtout celui qui reste à accomplir.
Car s’il fallait retenir une idée de ces 16es Assises, ce serait peut-être celle-ci : le port du futur n’est plus seulement un port que l’on cherche à rendre plus performant. Il change de fonction et d’échelle.
Il devient à la fois nœud logistique, infrastructure stratégique, territoire énergétique, espace d’adaptation climatique, laboratoire numérique et interface entre la ville, l’industrie et les grands corridors européens.
À Strasbourg, pendant deux jours, les innovations présentées comme les débats sur le climat, la souveraineté, les compétences ou les réseaux européens ont surtout montré que ce futur n’appartient déjà plus tout à fait à la prospective.
Il est en train de se construire.
crédit photo : Juliette DUSZYNSKI



