À la uneJeune Marine N°256

Hommage à la marine marchande pour son comportement heroique sur mer lors du dernier conflit mondial de 1940 – 1945

Par le commandant Alain Connan, membre d’HYDROS, de l’AFCAN et ancien membre de l’ACLCC1

Alain Connan © Teletelegramme.fr

Cette année 2020 s’est montrée particulièrement prolixe en anniversaires de toutes sortes.

Elle en marquait le 80ème pour la terrible année 1940 et la défaite historique de la France face à l’Allemagne nazie. Notre pays venait de rentrer pour cinq années dans la honte et la servitude.

Au fil des ans nous découvrons des attitudes courageuses qui peuvent nous rassurer sur ce que certains vécurent dans la réalité. Si la résistance a vraiment existé elle ne fut malheureusement pas le fait de la majorité des Français. C’est pourquoi nous nous devons de ne pas oublier ceux qui, même sans espoir, refusèrent d’abdiquer.

Nous les gens de mer savons à quel point notre pays, malgré un tel littoral, n’est pas un pays de marins. Nous devons sans doute cela à nos rois qui s’exprimaient beaucoup mieux à en découdre sur les frontières de l’Est que sur mer. Nous avons payé très cher cet état de fait permettant ainsi aux autres pays maritimes européens comme les Britanniques et les Néerlandais de nous botter le cul sur mer pendant des siècles.

Nous ne sommes donc pas étonnés de l’oubli fait à nos prédécesseurs, marins, officiers et capitaines qui refusèrent l’armistice et qui continuèrent à naviguer dans les convois alliés. Le Premier ministre Winston Churchill mentionna cela comme un des gestes les plus forts ayant permis au Royaume Uni de se ravitailler et de ne pas sombrer. D’autres de ces officiers, officiers de réserve dans la marine nationale, réunis par l’amiral Muselier, formèrent l’ossature d’une nouvelle marine de guerre qui prit le nom de Forces Navales Françaises Libres.

Cet amiral pu dire que c’est la marine marchande de notre pays qui avait sauvé l’honneur dans ces temps de délitement.

Beaucoup d’entre eux n’en revinrent pas, torpillés par les sous-marins allemands. Ils ont notre respect. Qui sait cela dans notre pays ? Pratiquement personne. Quelle honte !

J’ai pensé qu’il était temps de leur porter un vibrant hommage et particulièrement nous, contemporains de ces années de braise, formés par eux.

Notre marine nationale, complètement intacte et immobile, se terrait dans les ports, engluée dans sa discipline et sous la houlette de son chef, l’amiral Darlan, devenu un des principaux hommes politiques de cette France qui ne savait plus qui elle était.

Honneur et Patrie, Valeur et Discipline peut-on lire en frontispice sur les navires de guerre, mais cela était-il encore applicable puisque l’Honneur était mis à mal, que la Patrie était devenue esclave d’une idéologie exécrable et qu’on pouvait vainement chercher où se situait encore une Valeur quelconque.

En 1942, elle allait payer très cher cet immobilisme coupable.

Cependant les Britanniques n’avaient pas non plus été très clairs dans leur comportement vis à vis des Français réfugiés en Angleterre et Mers El Kébir étaient une grave erreur malgré la peur compréhensible de voir notre flotte passer sous la bannière nazie.

Heureusement après le débarquement des alliés en Afrique du Nord, ce qui subsistait de notre flotte de guerre va reprendre le combat dans le bon sens. C’était encore quand même une bonne soixantaine de navires comprenant  toutes les particularités, du cuirassé au dragueur de mine et sous-marins.

La marine marchande fut plus à l’aise dans une intro-réflexion d’une telle importance. Certes il y a aussi une discipline mais elle relève bien plus d’une autodiscipline dans laquelle la controverse peut s’exprimer.

Je ne suis pas le seul à avoir rêvé de ce que ce conflit aurait pu devenir si cette puissante marine, rompant avec cette terrible discipline, avait rejoint les alliés.

Qui aurais-je pu être moi-même sachant que mon grand-père, heureusement décédé peu avant la défaite, avait été après la guerre de 14/18 l’adjoint et l’ami de cet Amiral au destin funeste !

Et il y a un autre chapitre concernant la marine marchande que peu de gens connaisse.

Pour faire basculer les forces en puissance sur les océans en l’occurrence les loups de l’Atlantique, les fameux U-boats, il fallait des moyens supérieurs. C’est ce que firent les Britanniques et les Américains dans une construction navale comme il n’en avait jamais existé.

Ce furent les « Empire » Anglais et les « Liberty ships » des USA. Plus de 2700 de ces derniers furent construits en moins de trois années. Grâce à ces navires civils, armés par des marins et des armateurs civil la victoire changea de camp, le combat changea d’âme comme avaient pu déjà le dire certains auteurs. Malgré les tonnages impressionnants coulés par les sous-marins, ces navires de charge, devenus si nombreux assurèrent, au Royaume Uni d’abord, la possibilité de subsister puis de se réarmer.

Quel exploit !

Liberty Vessel / Pipe Layer – Arthur M. Huddell
Liberty Vessel / Pipe Layer – Arthur M. Huddell

C’est grâce à ces marins et à ces navires que nous devons notre liberté. Sans eux cela n’était pas possible. Et puis, à la fin de la guerre, 75 d’entre eux nous furent attribués. Ils contribuèrent à la résurrection non seulement de la France mais aussi de l’Europe. Ils furent aussi des navires indispensables à la formation des marins de commerce.
Qui sait cela dans notre pays ? Pratiquement personne.

Les Américains en ont conservé deux, à San Francisco et à Baltimore. Navires musées ils sont aussi entretenus pour pouvoir assurer quelques sorties en mer. Les Grecs, marins dans l’âme, qui furent les seuls à naviguer en convois pendant la guerre sur les Liberty sous leur propre pavillon, en ont racheté un à l’état d’épave aux USA. Ils l’ont remorqué jusqu’en Grèce et reconstruit. Navire musée, grand témoin de la victoire des alliés, il est désormais à quai à Athènes.

Une fois de plus, nous les Français qui devons tant à ces navires et à leurs équipages nous n’avons pas été capables d’en sauver un seul. Il aurait eu une place prestigieuse dans un des ports situés sur les endroits stratégiques du débarquement. Ce n’est pas très glorieux.

Il est peut-être temps de réparer ces oublis de l’histoire qui touche notre corporation de la marine marchande. Le 80eme anniversaire du débarquement de Juin 1944 verra peut-être encore quelques marins contemporains de ces années difficiles. Alors pourquoi ne pas faire cet hommage à ces marins oubliés en le liant à un remerciement envers ces glorieux Liberty et à leurs équipages civils.

Ne pouvant envisager de reconstruire un Liberty grandeur nature, personne ne suivrait un tel projet, il serait sans doute possible d’en construire une maquette au 10ème, dans sa plus stricte simplicité, non navigante, que les marins marchands français pourraient offrir à un des villages normands très impliqué dans cette histoire, le 6 Juin 2024.

J’ai évoqué ce projet à plusieurs reprises et j’ai été heureux de constater que je n’ai reçu que des encouragements.

Mon ami le Commandant René Tyl, ancien pilote de Seine, qui est du même âge que moi, a rédigé pour la revue de l’association ACLCC1 une série d’articles relatant l’épopée de certains de ces capitaines au long cours qui firent une carrière admirable dans les FNFL. L’amiral Flohic, longtemps aide de camp du Général de Gaulle, en est un bel exemple.

Plaque de la maquette se trouvant chez Alain Connan.

 

Le 30 Octobre 2020

Alain Connan, commandant de la marine marchande française.

Premier contact en Octobre 1945 à Lorient sur le Liberty William F.McLennan (à bord duquel habitaient mes parents, agents maritimes, consignataires des navires des United States Lines, Lorient étant totalement détruit).

Décembre 1949, premier embarquement en tant que pilotin, matricule 49, sur un navire de classe Empire, le  vapeur Rollon.

La recherche du chantier pour construire la maquette est en cours. Des moyens ont déjà été rassemblés. Les soutiens sont nombreux, mais plus il y en aura, mieux ce sera, y compris parmi les jeunes « hydros ».

 


Bibliographie :

Les heures héroïques des forces navales françaises libres (FNFL) : Le Long Courrier n° 131 – Revue de l’ACLCC1 – Décembre 2019

Liberty… Liberty chérie… Utopie oui ou non… en tout cas propos de marin : Le Long Courrier n° 131 – Revue de l’ACLCC1 – Décembre 2019

L’odyssée de deux marins de la France libre : Le Long Courrier n° 132 – Revue de l’ACLCC1 – Mars 2020

La fin des aventures de nos héros de la France libre : Le Long Courrier n° 133 – Revue de l’ACLCC1 – Juin 2020

Un navire nommé « Liberté » : Marine Marchande Informations n° 231 – Juillet 2020

Redécouvrez les Liberty-ships avec une nomenclature des Liberty transmise par Guy Quiesse : Article disponible sur la plateforme https://hydros-alumni.org

Histoire des forces navales françaises libres (FNFL) pendant la 2ème guerre mondiale par René Tyl. Retrouvez ce très intéressant document, agrémenté d’un courrier d’Alain Connan sur la plateforme https://hydros-alumni.org. Publié le 21 juin 2020, il se trouve en partie « Actualités » dans la catégorie « Tribune Libre »

The liberty ships of World War II: A record of the 2,710 vessels and their builders, operators and namesakes, with a history of the Jeremiah O’Brien (Un registre des 2 710 navires « Liberty » avec leurs constructeurs, opérateurs et l’origine des noms ainsi que l’Histoire du Jeremiah O’Brien) par Greg H. Williams, chez McFarland & Company, Inc., Publishers, Box 611, Jefferson, North Carolina 28640, USA – www.mcfarlandpub.com

Les Liberty ships de Jean-Yves Brouard chez Glénat (Tout sur les 76 liberty devenus français. Épuisé mais se trouve d’occasion).

La légende des « Liberty ships » et Les « Liberty ships » sous pavillon français : Articles de René Tyl publiés dans AFCAN Informations N° 127 – Septembre 2020

Les « Liberty ships » sous pavillon français : Article de René Tyl disponible sur la plateforme https://hydros-alumni.org

 

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