À la uneJeune Marine N°259

Une tribune à contre-courant

Par Eric Blanc

Sauver une vie humaine en mer est et demeure un devoir sacré pour les marins. Les plus belles pages écrites sur l’écume des vagues nous content des histoires de courage, de dévouement, d’angoisse et de sauvetage. Dès que le fatidique SOS résonne à la passerelle, plus rien ne compte que maintenir ce fil ténu entre des marins en détresse et des navires capables de les sauver. Oublié l’ETA engageant, oubliée l’allure économique, oubliée la tempête qui dictait la prudence, le seul et unique objectif est d’atteindre ceux que l’océan menace. Lequel d’entre nous n’a pas vécu ces heures d’angoisse à user l’optique des jumelles, cherchant entre deux lames la tête d’un marin-pêcheur tombé de son bateau ? Qui n’a pas connu l’amertume du renoncement quand les larmes de chagrin remplacent les larmes de fatigue ?

Pour beaucoup d’entre nous, ce devoir indiscutable surpasse toute autre considération, et c’est ainsi que le monde des marins exprime une extrême sensibilité face au drame des migrants. Les images de ces femmes et de ces hommes embarqués sur des embarcations de fortune, en danger évident de périr noyés, ne peuvent qu’émouvoir les gens de mer qui entretiennent avec l’océan une relation de passion et de crainte.

Quand des marins se dévouant à cette cause – et leur dévouement doit être admiré – en appellent à la responsabilité des politiques pour organiser un sauvetage à grande échelle, est-on en droit de se poser des questions systémiques ? Cette empathie et cette émotion légitimes, sentiments personnels et individuels, doivent-elles nous empêcher de nous interroger sur les mécanismes de cette migration fatale ?  Est-on encore en droit de faire la différence dans notre jugement entre notre morale de marin face à un drame en train de se jouer et un phénomène de société que des forbans organisent ?

La complexité des questions politiques et civilisationnelles réside dans l’absence de réponse cartésienne. Jugées à l’aune de la morale individuelle, elles peuvent être choquantes alors que la vraie responsabilité des dirigeants consiste (normalement) à penser le présent et l’avenir en termes de groupes et de phénomènes de société et non d’aventures individuelles, seraient-elles dramatiques. Autrement dit, l’esprit peut faire un choix quand le cœur en ferait un autre.

L’organisation à grande échelle d’un sauvetage – évacuation dans la durée, et non pas face à une catastrophe naturelle, ce que tous les États s’accordent à faire – agirait fatalement comme une invitation à poursuivre et amplifier l’embarquement de pauvres gens par des  hommes sans foi ni loi. Les déclarations d’Angela Merkel en 2015 ont montré comment l’écho d’une opportunité soudaine a été indûment exploité par les passeurs qui sont allés jusqu’à publier localement des offres de voyages appuyées sur le discours généreux et des mesures sociales qui l’étaient tout autant.

Sauver des vies est certes un devoir, mais proposer aux rescapés et aux accueillants un avenir digne en est un autre qui revient aux politiques. Or, force est de constater que cette capacité d’intégration ne peut fonctionner qu’à un rythme raisonnable si l’on veut éviter un sentiment d’abandon de la part des arrivants et une crainte pour les hôtes que le communautarisme ne mette à mal la relative unité culturelle du pays d’accueil. Qui n’a pas vu ces reportages où des immigrés de fraîche date racontent leur déception : était-ce légitime de risquer sa peau pour rejoindre un eldorado qui se révèle n’être qu’un esclavage moderne ?

La solidarité des gens de mer a toujours joué, que ce soit depuis un navire en route ou avec l’embarcation d’une société de sauvetage côtier. Il n’est pas question de la remettre en cause ou de la conditionner. Quand les « boat-people » fuyaient une dictature asiatique en s’embarquant au péril de leur vie, des navires de commerce occidentaux qui croisaient leur route se portaient à leur secours. De même, un navire faisant route et apercevant une embarcation chargée de migrants en Méditerranée prendra ceux-ci en charge, et les autorités des ports de relâche devront les accueillir.

Quand le principe est dévoyé par de cyniques passeurs qui utilisent le dévouement de navires de recueil pour pousser leurs victimes à s’embarquer au risque de leur vie, la terrible question se pose hélas en ces termes : les États européens peuvent-ils vraiment entrer dans ce jeu au risque de voir le phénomène s’amplifier et de ne pas être en mesure demain d’assurer à chacun, accueilli et accueillant, une vie digne et harmonieuse ?

 

Eric BLANC

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