À la uneJeune Marine N°262

Chronique d’un monde sans marin (2025)

Épisode 2

Kevin serrait son dossier contre lui, plus fort que ne l’eut voulu le poids du papier. Mais il comptait sur la chemise cartonnée et son contenu pour s’affirmer en fin de réunion et obtenir l’attention qu’il méritait de la part de son patron. Seul le représentant de la Marine Nationale était déjà dans la grande salle de réunion. Ses cinq galons n’impressionnaient pas le jeune conseiller. Il brancha le projecteur et une carte apparut sur l’écran, constellée de chiffres, de flèches et de graphes. Dans les cinq minutes qui suivirent, les autres participants firent leur entrée et s’installèrent. Gérard Louise, le Secrétaire d’État aux Approvisionnements, tenait par le coude la jeune Marie-Sophie, du cabinet du Premier Ministre. Tout juste quadragénaire, le secrétaire d’état arborait des chaussures de sport bleu fluo sous un costume gris perle et cette excentricité, qui n’en serait bientôt plus une, était chez ce fin politique un calcul de communication. Tant que les journaux et les électeurs épilogueraient sur cette marque de jeunesse et de modernisme, ils attacheraient moins d’importance aux résultats de sa mission. Kevin enviait le culot de son boss, mais n’osait pas encore dépasser le stade des baskets blanches sous un pantalon qui avait grevé son dernier budget mensuel.

Quand Gérard Louise eut installé la jeune femme à ses côtés, sans jamais se départir du sourire qui aimantait les électeurs de sa circonscription, le silence se fit.  

– « Mesdames et Messieurs, je vous remercie d’être venus. Je vous rappelle que je suis chargé – il insistait encore sur le « je » – de sécuriser les approvisionnements du pays, et le Premier Ministre compte sur nous – ce « nous » ressemblait à une première passe de rugby – pour calmer les inquiétudes sur ce sujet. Steve, que disent nos indicateurs ? »

– « Nos efforts soutenus de réindustrialisation ont permis de tenir l’objectif et de réduire les besoins d’importation en produits finis de 15% par rapport à 2019, l’année de référence pré-Covid, ce qui signifie 15% de conteneurs en moins à transporter. »

– « Un beau résultat, mais il faut poursuivre l’effort ! » Un geste d’une virilité un peu théâtrale accompagna l’affirmation. Le représentant de la chambre d’industrie fit la moue.

– « … mais les produits finis fabriqués en France exigent malheureusement des matières premières. Il faut donc compter avec une augmentation de 8% des besoins en importations de matières premières, ce qui ramène la balance à 7%. » Kevin se réjouit de l’air désolé de son collègue, le premier conseiller. Ce chiffre allait déplaire au patron et Steve, pour l’avoir annoncé, en porterait la responsabilité.

– « Soit – ce « soit » était génial pensa Kevin qui apprenait vite ; ou comment accepter courageusement une mauvaise information sans l’assumer – faisons le point sur les transports. »

Le premier conseiller était au supplice. Il voyait s’ouvrir sous ses pieds le gouffre de la mutation en province. Après deux longues minutes de silence et un verre d’eau, il montra la carte sur l’écran.

– « Le trafic se maintient à sa valeur plancher. » La formule était habile mais le pire était à venir. A bout de ressources, il choisit une feinte : « Les compagnies maritimes ne tiennent pas leurs engagements. » La phrase fut dite sur un ton acerbe.  

Le Président du Groupement des Armateurs en avait vu d’autres. Son siège ne dépendait pas du bon vouloir de ce jeune foutriquet de secrétaire d’Etat. En d’autres temps, il aurait allumé une bouffarde désinvolte avant de prendre la parole.   

– « Il est vrai que nous ne sommes toujours pas en mesure d’armer plus d’un tiers de notre flotte. Croyez-moi, nos actionnaires le déplorent autant que vous. Mais la pénurie de navigants qualifiés, pénurie que la gestion internationale de la pandémie a singulièrement aggravée, ne se résoudra pas en un claquement de doigts. »

– « Allons, allons – Gérard Louise avait toute une panoplie de sourires ; celui-ci était son sourire paterne – Nous sommes ici pour vous aider à résoudre ce problème. Que diable, ce ne sont pas les idées qui manquent – depuis un mois, il adorait replacer son « que diable ». Commandant, la Marine Nationale peut-elle détacher des officiers comme nous l’avions suggéré la dernière fois ? »

Le Capitaine de Vaisseau toussota pour s’éclaircir la voix. La question n’avait pas soulevé l’enthousiasme de l’Amirauté. « Compte-tenu des réductions d’effectifs imposées par les budgets 2000 – 2021 et de la nécessité évidente par ces temps troublés de maintenir nos unités en état opérationnel – cette longue et prudente introduction provoqua chez le secrétaire d’état un léger tapotement des doigts. Bref, nous pourrions faciliter l’armement de trois pétroliers civils. Un premier sondage montre cependant qu’il n’y a pas de volontaire pour cette mission qui, euh… ». Il toussota à nouveau.

– « Merci Commandant. C’est un début, mais pas très encourageant. Messieurs, je vous rappelle que plusieurs usines d’importance sont à l’arrêt, faute de composants électroniques et de pièces détachées. »

Chacun avait en tête le terrible cercle vicieux : fabriquer soi-même exigeait des machines… qu’il fallait souvent commander en Asie, quand ce n’était pas leurs pièces détachées qui en provenaient. Le représentant de la Chambre d’Industrie confirma. Depuis deux ans, l’importation des approvisionnements futiles avait été interdite par décret au profit des produits jugés stratégiques. Les enfants redécouvraient les épées taillées dans une branche de châtaignier, les poupées de chiffon et les cubes en bois. Les sapins de Noël se paraient de guirlandes de papier et de bougies en cire d’abeille. Yuccas et autres orchidées avaient disparu des jardineries. Mais cela ne suffisait toujours pas.

Le Président du Groupement des Armateurs fit le point sur les démarches effectuées depuis la dernière rencontre. La mise à l’arrêt des derniers paquebots que les législations sanitaires des pays d’accueil n’avaient pas déjà cloués au port, n’avait pas libéré autant d’officiers qu’espéré. La plupart avaient préféré répondre aux nombreuses annonces d’emploi à terre. Le Club avait annoncé à grands renforts de communiqués une augmentation des salaires, mais chacun avait compris que la mesure était provisoire car on ne pouvait pas hypothéquer l’avenir. L’Ecole d’officiers des Îles Kiribati proposait un cursus en un an, mais les tests d’équivalence en avaient révélé l’insuffisance.

– « Mais enfin, est-ce vraiment plus compliqué que la conduite d’un poids-lourd ? – Gérard Louise n’acheva pas sa pensée mais chacun comprit qu’il songeait à ces mercenaires de la route en provenance de pays de plus en plus lointains. Je croyais que tout était automatisé ?»

– « Monsieur le Ministre, puis-je vous rappeler que ces poids-lourds pèsent, chargés, plusieurs centaines de millions d’euros, sans compter les risques liés à certaines marchandises transportées ? »

L’impasse dans laquelle allait se trouver le débat offrit une opportunité à Kevin pour placer sa proposition.

– « Gérard, je crois que nous avons une solution – il ménageait son effet en ouvrant lentement le dossier – Comme tu l’as dit, l’automatisation tient déjà une place importante dans la conduite des navires modernes. Selon plusieurs entreprises spécialisées que j’ai jointes, nous sommes techniquement prêts pour exploiter des navires autonomes, c’est-à-dire des navires sans marin. Si les marins ne veulent plus naviguer, supprimons les marins -il sourit discrètement pour souligner la géniale insolence de son propos – il suffirait de faire sensiblement évoluer notre législation qui date du siècle dernier. »

Sa déclaration ramena, comme escompté, un sourire plus large sur le visage de son patron. Le succès n’était pas loin. Il allait, lui, le second conseiller, se faire confier ce développement susceptible de sauver la situation.

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Le Président du Groupement des Armateurs se leva et appuya ses deux mains sur la table. Il fixait Kevin dans les yeux, et celui-ci peinait à soutenir son regard.

– « Jeune homme, nous ne vous avons pas attendu pour travailler sur ce concept. Je vais essayer de résumer pour un non-initié les conclusions de nos études. Certes, l’idée est séduisante sur le papier. Elle se heurte cependant à bien des obstacles de bon sens. Passons sur le fait que les assureurs se refusent à couvrir des navires sur lesquels nul ne serait plus responsable d’un dommage subi. Mais quand un vraquier ayant épuisé toutes les redondances, arrêtera sa course au milieu de l’Océan Pacifique, qui ira le chercher ? Quand votre navire fantôme abordera les eaux du Pas de Calais ou de Malacca, enverrez-vous à son bord une équipe de conduite découvrant des systèmes toujours nouveaux ? Êtes-vous bien sûr que les pays de destination l’accepteront ? Et s’ils l’acceptent, faudra-t-il, dans notre folie hygiénique, produire un certificat de décontamination. À moins que le pilote ne parte à la découverte en tenue étanche de cosmonaute ? »

Le jeune conseiller tenta une contre-attaque :

– « Et pourtant, sans ces hommes à bord qui commettent des erreurs provoquant des accidents, la sécurité de la navigation y gagnerait. »

– « Sous-entendez-vous que les concepteurs de logiciels seront infaillibles comme chez Boeing ? Pensez-vous que les fabricants de composants électroniques ou que la maintenance à distance seront infaillibles ? Que les hommes encore à bord de navires plus anciens connaîtront et respecteront les réactions de vos algorithmes ? Nous, jeune homme, nous ne le pensons pas. Les seuls intervenants infaillibles seront les hackers qui détourneront des navires ou les foutront au sec. Non, tant qu’il y aura des navires au large, il faudra des marins, et, si possible, des marins qualifiés. Madame, Messieurs, je vous salue. »

Et le Président du Groupement des Armateurs quitta la salle.

Eric BLANC

 

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