22 h. Je descends en passerelle. La nuit, les visages se dérident. L’ambiance gagne en chaleur. C’est le quart d’Hugo, notre officier sécurité. Et quel quart !
La nuit est tombée. Le vent monte. Les six faisceaux surpuissants des projecteurs découpent l’obscurité, traversés à toute allure par la neige qui file à l’horizontale. Nous naviguons dans un véritable champ de mines : fragments de banquise, bourguignons, growlers, bergys, icebergs.
Édouard, le troisième sécurité, manie sans relâche les joysticks. Il réoriente les projecteurs, fouille l’horizon, accroche les obstacles et examine les aspérités repérées au radar. Les faisceaux balaient d’un bord à l’autre. On se croirait dans La Guerre des étoiles.
« Quatre quarts tribord », scande Hugo.
Immédiatement, Édouard décroche le projecteur tribord du pont 10.
« Iceberg. »
Hugo slalome, les mains crispées sur les pods. Il cherche les portes.
« Je vais m’appuyer sur cette plaque ridgée. Marcel, dis-moi quand je peux envoyer. »
Marcel, l’élève officier, se place sur l’aileron bâbord. Dave, le quartier-maître, fait de même à tribord.
« Pas clair », annonce Marcel.
Un silence.
« Attends… Maintenant. »
« Sept nœuds. J’envoie. »

Barre à gauche. Le travers bâbord touche la plaque et Hugo utilise le point de friction comme pivot.
Dave annonce : « Stern clear. »
Le navire passe. Il amorce aussitôt un large virage à droite pour retrouver sa route.
Hugo prend quelques secondes pour expliquer.
« Le commandant a donné ses ordres : on reste à 0,3 mille des icebergs, mais sans trop s’écarter de la route OLEX, sinon il faut le réveiller. La stratégie consiste à corréler l’image radar avec le visuel. Moi, je suis l’officier de quart. Je pilote aux pods différenciés, en mode manuel. Le troisième sécurité travaille au radar et aux projecteurs. »
Il désigne les étages du navire.
« Deux projecteurs sont au pont 5 : ils éclairent les quatre cents premiers mètres. Deux autres au pont 9, jusqu’à environ 0,7 mille. Et deux au pont 10 pour balayer l’horizon. Édouard règle les faisceaux sur les icebergs les plus proches pour marquer les portes. Ça me donne le cadre. »
Il esquisse un geste vers la mer noire.
« À l’intérieur, je joue avec les plaques pour trouver le sillon de moindre résistance. Quand on se rate, tout le monde le sent : plus tôt, on a pris cinq degrés de gîte en passant sur un reste de ridge. »
Il poursuit :
« L’élève officier et le matelot m’assistent. Chacun sur un aileron, ils anticipent les pièges : bergys, growlers, plaques traîtresses. Moi, je dose la direction en tenant compte de tout ça, plus la dérive du vent. On a force 6. Toute la navigation se fait en drift. »
Ils ne sont pas trop de cinq.
Jusqu’à la fin du quart de huit à minuit, pas une seconde de répit. La nuit antarctique déroule ses pièges. La passerelle les déjoue un à un. C’est beau. Précis. Élégant. La navigation élevée au rang d’art.
A suivre …



