Jeune Marine N°256Vie à bord

Chef mécanicien ou cadre administratif ? Et qui pour me remplacer…

Par Stanislas SEGARD

Il y a quelques jours, j’ai été contacté par un recruteur pour un poste correspondant à mon profil. Notre premier contact remontait à plus de 18 mois et nous avons échangé très ouvertement sur les conditions du poste proposé. Pour des raisons diverses, je n’ai pas donné suite à cette offre mais la lecture de la fiche de poste m’a laissé perplexe quant à l’organisation du travail tel que le présentait l’employeur.

Le chapitre « Work conditions » détaillait la répartition du temps de travail comme suit : engine room 40%, deck 20%, office 40%. Ce n’est pas nouveau et personne ne dira le contraire : la charge de travail administratif que nous effectuons ne cesse d’augmenter, au détriment, probablement, du reste. L’arrivée de l’informatique a grandement facilité la gestion au quotidien, en mettant par exemple la GMAO à portée de tous, en permettant l’automatisation de certaines tâches ou l’archivage des données et il n’est pas question de revenir en arrière. En corollaire, les communications et échanges d’informations se sont intensifiés au point de devenir excessifs et parfois incontrôlés.

Quelles conséquences ?

La première est évidente : une journée n’est pas infinie, nous devons nous partager entre la partie administrative et la partie technique (qui regroupe plus largement management, recherche de pannes, organisation du travail…). Mathématiquement, 30% de temps en moins à la machine, c’est 30% de moins « au chevet » des installations techniques, autant de temps qu’on ne passe pas à former les officiers juniors, à partager des informations, à jeter un œil aux réparations en cours.

La seconde a un effet direct sur l’attrait du métier pour les jeunes officiers. Non seulement, par effet de cascade, ils ont aussi leur lot de reporting en tous genres à effectuer mais en plus, qui a envie d’un poste soi-disant opérationnel qui finalement se résume à presque 50% de tâches administratives? Le recrutement des officiers est problématique, la pénurie de main d’œuvre n’est plus à démontrer et on ne se lance pas dans une carrière dans la marine marchande, exigeante au point de vue physique, psychologique, familial pour se retrouver derrière un bureau. Comment s’étonner du peu d’enthousiasme pour ce métier si les inconvénients ne sont pas compensés de façon généreuse?

© Photo libre de droits Pixabay

Une carrière en mer propulsera rapidement un jeune officier à des fonctions de second mécanicien ou second capitaine, avec les responsabilités qui accompagnent le poste. Et ensuite, en comparant ses conditions de travail avec leurs amis « terriens », beaucoup feront le choix d’une deuxième partie de carrière à terre, avec femme, enfants, RTT et longs week-ends. Finis les accostages de nuit, les exercices incendie, les Port state controls…

Le volet maritime du Plan de relance prévoit une enveloppe de 650 millions, dont 60 dédiés à la formation et aux compétences. En gros, il manque de marins, il faut en former plus, rénover les écoles, installer de nouveaux équipements, etc… C’est louable mais est-ce le but de l’argent public, donc le nôtre, de financer les dépenses pour rendre un métier attractif ? Il y a quelques années, je me souviens que des entreprises cherchaient désespérément des tourneurs et opérateurs de CNC. Il a fallu quelques années pour en former, les entreprises ont multiplié les salaires, offert mutuelles, paniers-repas et autres avantages et on n’a plus entendu parler de cette pénurie…

Injecter de l’argent public fera l’effet d’un rideau de fumée, masquant pour quelques temps la réalité d’un métier qui n’attire plus. C’est aux compagnies d’investir et de s’investir, de proposer de meilleures conditions, des temps d’embarquement en adéquation avec la charge de travail et les responsabilités, de considérer leurs employés comme des « ressources non-renouvelables », en prendre soin et peut-être seulement verra -t-on une nouvelle génération d’officiers prêts à s’investir dans le temps au service d’une entreprise qui les valorise.

Je pense que d’ici-là, j’aurai le temps de remplir encore pas mal de rapports et noircir des pages de compte-rendus que personne ne lit mais ceux qui un jour monteront la coupée d’un bateau pour la première fois de leur vie, que ce soit pour un embarquement ou une carrière entière, ne le regretteront pas. 

 

Stanislas SEGARD

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