Jeune Marine N°261Vie à bord

Lettre pour les marins de Arnaud de BOISSIEU

Prêtre de la mission de France à Casablanca

La vie des marins du monde depuis deux ans est arrivée au-delà du service dégradé pour atteindre trop souvent l’insupportable…. Depuis la mise en avant de témoignages d’officiers embarqués, nous avons de nombreux retours de soutiens et vous en remercions. Revenir à une « normalité » de circulation et de travail pour ces citoyens du monde ignorés et sacrifiés est une nécessité.

Aussi Jeune Marine souhaite vous partager une lettre de Arnaud de BOISSIEU, prêtre de la mission de France, actuellement à Casablanca (auparavant chargé de l’accueil des marins à Fos-sur-Mer), reflétant bien cette réalité :

 

« Amies, amis,

Triste année : virus, maladie, pandémie, vols annulés, frontières refermées, pays bouclés, débouclés, re-bouclés… ; mondialisation, ou recroquevillation ? On se le demande avec inquiétude…

Depuis le début de la pandémie, le port de Casablanca m’est fermé ; plus de visite aux marins, principe de précaution oblige (il n’est pas possible d’exiger des marins un passe sanitaire) ; et au fur et à mesure que défilent l’alphabet grec et les variants du même nom, le port m’est toujours et toujours fermé : pas de visite aux marins, qui eux-mêmes ne peuvent plus aller à terre. Seulement quelques échanges par internet avec mes amis d’hier, quand certains font escale à Casablanca : maigre, maigre bilan…

Dommage pour moi, c’est entendu. Mais pour les marins, il ne s’agit pas seulement de “dommage”. Le mot serait inconvenant ; leur avenir ? Presque partout dans le monde, ils n’ont plus l’autorisation de sortir de leur navire, même une heure ou deux. Imaginez ce que cela signifie pour un marin qui signe un nouveau contrat : six mois, neuf mois, ou plus, sans aucune chance de goûter, ne serait qu’une fois, à la vie de terre, à notre vie ordinaire, à notre vie terrestre, à notre vie ordinairement terrestre.

Je sais, c’était déjà le cas pour beaucoup. Mais enfin, il restait cet espoir, que peut-être un jour, escale rimerait avec détente, visite à terre, virée au shopping mall… et que si ce n’était pas aujourd’hui, ce serait demain, dans le prochain port, ou plus tard, sur un autre continent… Que reste-t-il quand l’espoir-même s’envole ?

Les marins, ces grands inconnus du turbin mondial, sont de plus en plus loin de nous, loin de nos cœurs. Les peu visibles d’hier seront-ils les totalement invisibles de demain ?

Même le moment tant espéré de la relève, en fin de contrat, à l’heure du retour à la maison, devient pour eux un cauchemar : sera-t-on autorisé à quitter le bateau ? À sortir du pays ? Trouvera-t-on un avion ? La crise des relèves, dont j’ai parlé longuement dans ma lettre l’an dernier, continue à bas bruit.

La dernière phrase de notre livre (de Roland Doriol et moi), “Marins”, cite la réflexion de l’un d’eux : “On est coincé à bord depuis plus de cinq mois, sans possibilité d’aller à terre. Pas d’autorisation de sortie… nous sommes devenus des créatures de la mer”. De par la grâce (c’est-à-dire l’horreur) de la pandémie, le cauchemar d’hier est devenu réalité d’aujourd’hui. Les créatures de la mer vous saluent. D’ailleurs, de loin, de trop loin.

Amies, amis, je vous en supplie, portez dans vos cœurs les créatures de la mer devenues invisibles…

Bien sûr, les associations de marins font tout leur possible pour remplir leur mission, pour ne pas déroger à leur fierté d’aller à la rencontre des invisibles : alors qui peut aller au moins sur le quai, ou à l’échelle de coupée, pour saluer peut-être un seul marin, qui deviendra ambassadeur du foyer auprès de ses confrères ; qui a inventé le drive-club, en livrant à la coupée les biscuits ou les souvenirs que les créatures de la mer ont commandé sur la ligne internet du foyer.

Bien sûr, nous zoomâmes (du verbe “zoomer”, se réunir par internet) à souhait de Taïwan à Glasgow, d’Abidjan à Durban ; pour tenter de faire vivre notre fierté de l’accueil. Mais le compte n’y est pas ; loin de là. Voici ma crainte : que les confinements et autres restrictions, ou, dans leur forme plus légère, les contrôles, les précautions, les gestes barrières, changent de nature ; que d’exception difficile et momentanée, ils deviennent une norme habituelle, installée, intangible, immuable, éternelle ; que nous nous installions dans un monde de distances et de coupures ; que nous abandonnions les gestes barrières pour les barrières sans geste.

Ceci n’est pas une prédiction, mais une crainte : qu’il soit fini le temps des associations d’accueil des marins qui quadrillent la carte des ports du monde ; qu’elles deviennent inutiles et obsolètes… »

Arnaud de BOISSIEU

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