Actualité MaritimeJeune Marine N°261La chronique littéraireVie à bord

Chronique d’un monde sans marin (2025)

Épisode 1

« Cela fait près de deux ans que Jeune Marine relaie les appels au secours de toute une profession invisible, indispensable et pourtant sacrifiée…. Mais seulement un de vous s’est-il déjà posé la question des conséquences de cette indifférence ? Emprisonner à bord vos serviles « camionneurs de l’eau » ou « conducteurs de ferries » selon les sources les mieux informées et actrices de cette belle désorganisation, est-ce réellement LA voie vertueuse pour créer des vocations, faire envie aux plus jeunes de « s’engager » comme le souhaitent sans trop réfléchir nos bien-pensants ?

Pour cette population de marins passionnés, aimant leur métier et souhaitant le vivre ET EN vivre, demain c’est maintenant : les contraintes appliquées aujourd’hui sont autant de carences en effectifs et en compétences dans un futur imminent. Vous ambitionnez un monde vert, vertueux, social ? Pensez-vous qu’il va se bâtir tout seul à coup d’éléments de langage ou d’idées aussi intelligentes que déconnectées des réalités ?

Vous trouverez donc à suivre la vision très réaliste d’Eric BLANC sur cette situation. A l’heure où le plus gros problème de nos cerveaux est de se casser la tête pour faire sortir leur nouveau yacht de leur chantier, à coup de déconstruction intellectuelle ou d’ouvrages centenaires, il serait peut-être enfin l’heure de se demander plutôt qui le manoeuvrera et comment il sera armé….

En totale adéquation avec l’exceptionnelle construction de ce magnifique navire qui ne peut pas sortir de son hangar, nous sommes en train de déconstruire des siècles d’évolution et d’empirismes pour s’échouer…. à la sortie du port…..

Total soutien aux marins du monde. »

Aymeric AVISSE

 

Chronique d’un monde sans marin (2025)

Photo libre de droits PIXABAY

Posés sur des cols sans cravate et des carrés Hermès, les visages étaient tendus. Quelques murmures s’échangeaient entre voisins, mais la plupart des participants tapotaient fiévreusement sur leur interface multifonctionnelle. Le représentant néerlandais fit la grimace en absorbant un café trop corsé. Garry S., l’homme de confiance du grand Jeff fit son entrée avec un retard rituel de dix minutes sensé souligner son importance hiérarchique. Le COCOAE (Comité de Coordination AM-Ozone Europe) pouvait commencer. Le regard froid du patron fit le tour de la table pour s’assurer que chacun prenait la juste mesure de la crise. De nouvelles rides apparurent sur les fronts, les mâchoires se raidirent et quelques hommes caressèrent nerveusement leur barbe de trois jours. Même le responsable italien, boute-en-train attitré, paraissait prêt à pleurer. Garry S. se tourna vers la directrice logistique.

–  « Jennifer, combien de produits en défaut de livraison ? »

– « 15.342, soit + 25% depuis la semaine dernière, dont le gel douche et le papier hygiénique. »

En temps normal, le représentant italien aurait lancé une saillie sur la calamité olfactive qui allait déferler, mais la mine fermée de Garry S. l’en dissuada.

– « Tant que la rupture affectait de l’outillage et des matériaux d’équipement, il n’y avait pas de quoi en faire un plat. Nous avions progressivement habitué nos clients à attendre. Une clientèle captive – il pensait « accro » mais se retenait au cas où un cadre présent irait baver dans la presse – devient docile. Mais ils ne nous pardonneront jamais une défection sur le gel douche ! »

–  « Garry, il n’y en a plus nulle part. » soupira le patron de l’Allemagne.

–  « Stefan, ce n’est pas une raison. Notre campagne de communication se retourne contre nous. » Et il fusilla du regard Jasmine qui se recroquevilla mais ne put disparaître malgré tous ses efforts.

Trois semaines auparavant, alors que les défauts d’approvisionnement frappaient durement les dernières chaînes indépendantes, le premier quincailler du monde (« AM-Ozone, le fournisseur qui œuvre pour le climat ») fanfaronnait encore en annonçant sur tous les réseaux : «Ne cherchez plus ce qui vous manque: AM-Ozone vous livre ! ». Le slogan était décliné sur tous les modes. La campagne, agressive, avait comme objectif d’officialiser la domination incontestable et incontestée du Léviathan de la consommation qui se riait des perturbations logistiques affectant la circulation des marchandises. Pour une entreprise ayant conquis 50% du marché de la consommation courante aux Etats-Unis et en Europe, le choc s’annonçait rude. 

–  « Jennifer, combien de containers attendus cette semaine à Rotterdam ? »

–  « Quinze-mille. » Il fallut tendre l’oreille pour entendre le verdict.

–  « Comment ça, quinze-mille ? Mais c’est ridicule ! »

Photo libre de droits PIXABAY

La responsable du réseau logistique, qui s’attendait au choc, était venue accompagnée de son directeur des transports maritimes. Elle le supplia du regard.

– « Monsieur – le terme amena quelques rictus sur les figures -, un seul porte-conteneurs est annoncé en Mer du Nord cette semaine. 70% des boîtes sont pour nous. C’est un COSCO. Je n’ose vous dire à quel taux. Nous espérons un MSC dans dix jours. »

–  « Mais c’est absurde ! Où sont tous les autres ? »

–  « En rade, Monsieur, en rade. »

–  « Et nos cinq navires ? – AM-Ozone était devenu armateur, plus pour recycler ses dividendes et internaliser les taux mirobolants d’affrètement que par vocation.

– « Trois sont désarmés à Marseille et un à Anvers ; compte-tenu d’un effectif insuffisant, le cinquième fait route à allure réduite vers la Chine ». 

–  « Jennifer, et le pont aérien avec Shangaï ? »

–  « Il tourne Garry, il tourne… Mais il mettrait le gel douche au prix du lait d’ânesse ! ».

–  « Nos trains ? »

– « Bloqués à la frontière chinoise car les conducteurs sont en défaut de visas médicaux et de certificats de salubrité globale. »

Photo libre de droits PIXABAY

Garry S. serra les dents en pensant aux sommes investies par le groupe pour remplacer ses milliers de livreurs par des drones, symboles de modernisme et d’autonomie, des drones qui ne se trompaient jamais d’adresse et dont la voix suave saluait les clients sans jamais manifester d’humeur. Ces bijoux de technologie allaient être bientôt cloués au sol parce que des navires… Sans même regarder son interlocuteur, il reprit

–   « Tout problème a une solution. Alors, que fait-on ? »

–   « Nous avons mobilisé tous les ship-managers et tous nos agents pour dénicher des officiers disponibles et volontaires. Nous leur avons fait savoir que nous acceptions des états-majors panachés et que nous ne serions pas trop – hem – regardants sur l’origine des brevets. Les réponses arrivent au compte-goutte et ces quelques gouttes sont loin d’être limpides… »

–  « Je vous en prie. Je me passe de vos états d’âme ! »

–  « Les miens, certes Monsieur, mais il y a aussi ceux des assureurs. Les sommes en jeu sont colossales. »

En pensant à sa prochaine conversation avec le grand Jeff, Garry S. sentait la panique le gagner.

– « Mais bon sang, pourquoi ces camionneurs de l’eau ne veulent-ils plus faire leur boulot ? »

–  « Nous payons le prix d’une gestion sanitaire qui, croyant protéger les populations, a depuis 5 ans sacrifié les marins. »

–  « Sacrifié ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire » ?

L’auditoire afficha des mines scandalisées pour faire écho à la question du patron. Ce pauvre type était soit incompétent soit suicidaire. On ne pouvait se solidariser avec un gars qui ruinait ainsi sa carrière…

– « Rappelez-vous, Mesdames et Messieurs – et il se tourna vers la salle : des marins retenus à bord de longs mois sans pouvoir rentrer chez eux, des quarantaines enfermées dans des hôtels-geôles, des soins refusés et des vaccins introuvables, des femmes et des hommes emprisonnés à bord comme des repris de justice lors des escales. Cela dure depuis 5 ans… »

Jehan, le Luxembourgeois, voulut lancer la curée.

–  « C’est bien leur métier, non ? Que peuvent-ils faire d’autres ? »

– « Plus qu’un métier, c’est une vocation. Mais une vocation s’éteint quand le métier perd ses derniers quartiers de noblesse à force d’être ignoré, déconsidéré, méprisé. Que peuvent-ils faire d’autres ? Mais tout, ou presque tout ! L’industrie a besoin d’ingénieurs, surtout quand des impératifs de réindustrialisation et de relocalisation apparaissent. Pas un seul officier ne restera sur le carreau. »

Jennifer sentit qu’il fallait lâcher son collaborateur pour tenter de sauver sa propre peau.

– « Voyons, Kerguel – elle ne disait plus « Paul » -, je suis certaine que des primes rondelettes devraient venir à bout de cette mauvaise volonté ! »

–  « Jennifer, vous savez comme moi que nous avons essayé depuis 3 ans. Tentez de convaincre un prisonnier de rester dans sa cellule contre une prime. Les seuls à accepter ne seront pas les meilleurs. Non, l’argent ne résoudra pas une crise de vocation. »

Garry reprit les commandes.

–  « Et c’est aujourd’hui que vous venez nous débiter votre prêche, quand tout semble plié ? Pourquoi ne nous avoir pas alertés plus tôt ? »

– « Monsieur, j’ai conservé les messages et les courriers d’alerte que j’ai transmis depuis 3 ans. Je ne pense pas que le COCOAE ait cru une seconde que la mer manquerait un jour de marins. Et pourtant… »

Le boss se tourna vers sa DRH.

– « Kerstin, vous veillerez à ce que Monsieur… Kerguel … retrouve sa liberté pour aller respirer l’air du large. »

Eric BLANC

Bye Bye…. Photo libre de droits PIXABAY

 

 

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