À la uneJeune Marine N°253

Simon Bernard, Cofondadeur de Plastic Odyssey

Aux côtés d’Alexandre Dechelotte (à gauche) et de Bob Vrignaud (à droite), Simon Bernard (au centre) a lancé le projet Plastic Odyssey il y a maintenant trois ans. Alors que leurs travaux progressent avec notamment l’acquisition de leur navire-ambassadeur Plastic Odyssey, Simon nous explique plus précisément son projet, son origine, ses buts et ses premières réalisations.

Equipe Plastic Odyssey © Plastic Odyssey
Equipe Plastic Odyssey © Plastic Odyssey

 

JM : pouvez-vous revenir sur l’origine du projet Plastic Odyssey ?

SB : Plastic Odyssey a émergé après plusieurs projets auxquels j’ai participé pendant mes études : en particulier le Nomade des Mers, auquel j’ai participé en tant que bénévole durant un an, avant d’embarquer quelques temps sur le navire d’expéditions du même nom. Le Nomade des Mers travaille sur la démocratisation des low-tecs : des technologies accessibles au plus grand nombre, faciles à réaliser et bon marché. Sur le navire, j’étais en charge de concevoir un bouilleur pour la production de l’eau douce.

On a fait escale à Dakar : là j’ai pris conscience que les déchets plastiques étaient partout, dans l’eau comme sur terre. Mais aussi que beaucoup de gens cherchaient des petits boulots, des choses à faire, des projets à mener… Je me suis dit qu’il y avait beaucoup à entreprendre, notamment dans le domaine du recyclage. Si on appliquait le modèle des low-tecs au recyclage, cela permettrait de lancer des centres de recyclage avec peu de moyens, s’appuyant sur des systèmes bon marché mais efficaces. Mon idée n’est pas de lancer moi-même ces centres, mais de convaincre des volontaires locaux de le faire.

À ce moment j’étais en contact avec plusieurs projets d’expédition et j’ai rejoint la communauté Explore (créée par Roland Jourdain). C’est là que m’est venu l’idée d’armer un navire pour promouvoir tous ces systèmes de recyclage low-tec. J’ai évoqué l’idée à Alexandre, collègue de promotion, il a été tout de suite partant : puis Bob nous a rejoints un peu plus tard. Maintenant cela fait trois ans que nous sommes tous les trois associés sur ce projet.

Atelier Plastic Odyssey © Plastic Odyssey
Atelier Plastic Odyssey à Marseille © Plastic Odyssey

 

JM : l’image du recyclage du plastique fait aujourd’hui débat. Qu’en pensez-vous vous-même ?

SB : Je trouve qu’il faut plus réfléchir par contexte, et ne pas tout généraliser. Aujourd’hui tout est pensé de façon globale et mondiale… Mais les solutions ne sont pas toujours adaptées à la réalité du terrain.

On estime aujourd’hui qu’il y a cinq milliards de tonnes de plastique dans la nature. Dans la nature, généralement dans des décharges sauvages ; le plus souvent dans les pays pauvres. Pour ces déchets il n’y a plus le choix : il faut les recycler ; c’est trop tard, on les a déjà produits. Par contre… ce n’est en rien une raison pour en produire plus, et ça n’est pas du tout notre message.

Notre solution de recyclage s’adresse aux pays qui ont des tonnes de déchets à traiter et peu d’infrastructures. Pour la plupart il s’agit de pays à bas et moyens revenus, en Afrique et en Asie du Sud-Est notamment. On pense souvent aux bouteilles d’eau par exemple : c’est pas seulement les bouteilles… mais aussi les sachets d’eau – parmi ces pays, beaucoup n’ont même pas les moyens d’utiliser des bouteilles. Dans tous les cas, ça ne change pas la solution à l’avenir : ARRÊTER la production et l’utilisation du plastique.

Notre navire, le Plastic Odyssey, a été rénové dans ce sens. Il est séparé en deux parties : la moitié arrière est surnommée clean up the past et consacrée au recyclage. Celle avant surnommée build the future, elle est dédiée à la vie à bord sans aucun plastique et aux moyens qui permettent cette vie.

Parmi ces moyens nous travaillons avec la start-up Inovaya qui développe un système low cost qui permet d’avoir de l’eau potable à bord, pas conçu spécialement pour les bateaux mais surtout transposable à terre (en particulier dans un pays en voie de développement) afin de produire de l’eau potable sans utiliser aucune bouteille. C’est un système de traitement en deux temps : le premier qui rend l’eau utilisable pour les sanitaires, les douches, etc. et le second la rend potable pour le carré et la salle de réunion. La solution d’Inovaya est un des systèmes qu’on cherche à promouvoir.

Visite de l’atelier © Plastic Odyssey
Visite de l’atelier © Plastic Odyssey

 

JM : dans la conscience collective, le projet Plastic Odyssey vise avant tout à propulser un navire en brûlant du plastique…

SB : Ce n’est pas notre but. La pyrolyse n’est qu’un des quinze systèmes sur lesquels on travaille. Ils couvrent toute la filière de recyclage :  depuis la collecte, le tri, le broyage… jusqu’au recyclage. Si et si seulement si le recyclage n’est pas possible, on passe à la pyrolyse.  Parmi ces systèmes certains sont en début de construction et d’autres déjà très évolués.

De la même façon Plastic Odyssey ne s’attaque pas de front au problème du plastique dans l’océan. Notre navire n’a pas vocation à pêcher les déchets pour les brûler comme carburant. Le problème du plastique dans l’océan est très complexe, les pistes de solutions aussi ; et ce n’est pas notre but. Nous sommes avant tout un projet de recherche pour des solutions à terre.

JM : Dans ce cas, pourquoi l’implanter sur un navire ?

SB : Attention, nous n’avons pas du tout vocation à créer un bateau-usine : ce bateau est une plate-forme ambassadrice à la fois pour la recherche et pour les médias. L’idée n’est pas non plus de former une flotte de bateaux, mais bien se concentrer sur celui que l’on a pour maximiser, à terme, les actions à terre.

De plus notre approche se fait en open-source : les résultats de nos recherches sont disponibles gratuitement. On partage les plans des centres de recyclage et des technologies à utiliser, de la collecte jusqu’au recyclage. Encore une fois si le plastique collecté n’est pas recyclable alors la pyrolyse permet de créer l’énergie nécessaire au fonctionnement de toute la chaîne… et celle-ci fonctionne en boucle fermée, elle est autonome en énergie.

On n’a pas de vocation à implanter les centres, mais surtout à faciliter le lancement d’initiatives. L’idée n’est pas de créer un géant international du recyclage. Au contraire, on veut encourager des filières locales courtes du recyclage en offrant  à chaque fois les clés techniques, les plans et les modèles économiques. Notre ambition est aussi de permettre à chacun de les adapter aux cultures et aux besoins locaux.

D’ailleurs notre approche est avant tout humaine : une solution purement technologique n’aura que peu de résultats. La machine fait rêver mais il ne faut pas oublier la personne qui l’utilise.On se doit de tenir compte de la dimension humaine et culturelle derrière.

JM : qui vous a soutenus dans ce projet ?

SB : Le projet ne repose sur aucun argent public, uniquement sur un financement privé. De grandes marques nous soutiennent, nos quatre plus gros partenaires étant L’Occitane en Provence, le Crédit Agricole, la Matmut,  et Clarins qui sont les quatre pionniers à avoir soutenu le projet.

JM :Qu’est-ce que l’adhésion à Armateurs de France vous a-t-elle apporté ?

SB : L’Association Armateurs de France nous permet d’être en contact avec d’autres armements. C’est un important soutien par des professionnels expérimentés, et un support de taille dans tous les domaines : affaires sociales, techniques, etc. On le prend comme une aide précieuse en ce moment notamment avec les problèmes en cours (NDLR : à l’interview de l’amiante vient d’être trouvée à bord du Plastic Odyssey).

En plus de cela, même si c’est pas notre première vocation, on a un petit navire sans impératif commercial qui ressemble à un navire de commerce. On peut en profiter pour tester des solutions : suppression des bouteilles d’eau à bord, aile de kite, routage météo, injection d’hydrogène, peintures expérimentales comme des antifooling naturels… sans pour autant perdre d’argent. Le Plastic Odyssey est à disposition pour tester des solutions qui pourraient limiter la pollution d’un navire de commerce : par exemple le système de potabilisation de l’eau intéresse déjà plusieurs armements.

JM : Plastic Odyssey cherche donc à communiquer des idées et une technologie…

SB : On a un message double : à la fois montrer qu’il y a une vie sans plastique ; et aider ceux submergés par les déchets. Notre message ne s’arrête pas du tout à la pyrolyse dont on parle tant : c’est pas seulement « du pétrole avec du plastique » mais ça va bien au-delà.

On revient à la dénomination du navire : clean up the past (recycler ce qui a déjà été utilisé) et build the future (construire les alternatives d’avenir). L’idée n’est pas du tout de continuer le mauvais usage des matières plastique… Cependant ce message doit être adapté à chaque pays et à son niveau de vie. Plastic Odyssey promeut d’abord le recyclage dans les pays pauvres. On n’est pas forcément les mieux placés pour intervenir dans des pays riches comme la France : ici par exemple, c’est plus des associations comme ZéroWaste ou Surfrider qui viennent promouvoir l’arrêt du plastique à usage unique. Pour ce qui est d’expliquer ce qu’est la pollution plastique, les gens en sont de plus en plus conscients : c’est un problème complexe, qui a des solutions complexes aussi. Quoiqu’il n’y ait pas de solution miracle… à part arrêter de consommer à outrance.

Le Plastic Odyssey dans son environnement futur ©Jean-Marc Vrignaud / Formes et Volumes
Le Plastic Odyssey dans son environnement futur ©Jean-Marc Vrignaud / Formes et Volumes

JM: quels sont les premiers voyages prévus avec le Plastic Odyssey ?

SB : On va se rendre dans les pays qu’on intéresse potentiellement le plus. Cela débutera par le Sud de la Méditerranée : le Liban, l’Égypte, la Tunisie et le Maghreb en général.

Ensuite notre programme de voyages inclut l’Afrique, l’Amérique du Sud, et enfin l’Asie du Sud-Est. Ici ce sera probablement le plus compliqué, du fait de la différence de culture assez creusée et de l’inondation omniprésente du plastique. Mais ce sera la fin de l’expédition, on aura plus d’expérience et on espère plus d’impact.

Pour en savoir plus sur les différents systèmes de recherche, rendez-vous sur https://plasticodyssey.org/

 ©Plastic Odyssey

Aymeric Avisse

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