InterviewJeune Marine N°257

Portrait : Antoine Laurent

Co-Directeur de campagne des Ecologistes pour les élections régionales en Pays de Loire

Dates
  • 2008 Entrée ENMM du Havre
  • 2009 – 2016 Navigation chez LDA
  • 2015 DESMM
  • 2016 – 2017 S0S Méditérranée
  • 2018 Master à Sciences Po
  • 2019 Assistant parlementaire
  • 2020 Directeur adjoint campagne écologie élection régionale

L’engagement politique n’attend pas les années et touche également les marins. Après Étienne Mélliani qui œuvre au sein du cabinet du ministre des Transports, voici Antoine Laurent dont le parcours vers la politique s’est construit au travers de ses expériences embarquées couplées à une forte motivation personnelle : vouloir participer activement aux évolutions de notre société. On ne peut que saluer ce choix de sortir de son confort pour apporter son aide à l’humanitaire puis plonger dans l’incertitude de la politique.

Quel a été votre parcours maritime depuis votre entrée à l’ENMM ?

Originaire de Lorient, j’ai commencé à naviguer très jeune, avec ma mère qui faisait du dériveur sur le Blavet, mais également mon père, skipper professionnel qui a notamment 2 Vendée Globe (3ème lors de l’édition 1996-1997 ndlr) et une quarantaine de transats à son actif. Amariné assez tôt, le monde de la marine marchande m’intriguait et m’attirait.

Pour autant, ce n’est simple pour personne d’avoir une idée précise de ce qu’on veut faire de son avenir à 17 ans – âge auquel j’ai rejoint l’ENMM. Néanmoins j’ai vite compris que la marine marchande était une opportunité de découvrir le monde, la vie professionnelle, la relation humaine. Je sentais bien que plus j’avancerais dans ce milieu, plus j’élargirais mon horizon des possibles.

Ville de Bordeaux © Eric HOURI

Première année dans un environnement que je connaissais peu. Premier stage à bord du Ville de Bordeaux de Louis Dreyfus Armateurs, qui me fait découvrir assez vite la grosse machine d’Airbus et la dimension européenne de ce projet industriel, ce qui m’a beaucoup impressionné. La marine marchande vous plonge très jeune, dès les premiers stages, au cœur de la mondialisation. J’y ai découvert la lourdeur de l’industrie, ses effets sur les hommes et la nature. Cela donne un regard atypique sur notre société, en décalage par rapport à la norme. Cette expérience m’aide encore aujourd’hui.

Second embarquement à bord du vraquier Jean LD, à Singapour puis en mer de Chine. Découverte de l’apogée de la Chine industrielle en 2010 lors d’un arrêt technique en Chine. Ça changeait des bouquins de géographie du lycée. Là j’étais dans le dur. L’esclavage moderne des multinationales sur les ouvriers venus des quatre coins de Chine et d’Asie.

Jean LD © Eric HOURI

Découverte également de la vie en promiscuité avec des étrangers, notamment les Philippins. Leur professionnalisme et leur polyvalence m’ont toujours épaté. Malheureusement on savait bien qu’on ne vivait pas dans le même monde même si nous travaillions pour les mêmes clients. La plupart sacrifiaient leur temps de jeunesse passé en mer pour leur famille.

À l’issue de la troisième année, embarquement à nouveau sur le Ville de Bordeaux, puis sur le câblier l’Île de Ré à Nouméa et Singapour pour un arrêt technique. Puis dernier stage d’élève officier à bord de l’Oceanic Challenger de CGG en Norvège et en Mer du Nord. Découverte du monde pétrolier, où je suis passé officier machine pendant 18 mois, à bord de l’Oceanic Challenger. En 2014, retour au Havre pour ma cinquième année. Après le DESMM, embarquement pour 2 missions à bord de l’Alizée dans les Caraïbes, comme lieutenant.

CGG ALIZE © Eric HOURI

Début 2016, les difficultés de CGG ont entraîné un plan de licenciement chez LDA, auquel j’ai candidaté. J’ai finalement démissionné pour d’autres horizons bien différents.

Après le maritime, vous embarquez dans l’humanitaire en rejoignant l’association SOS Méditerranée. Quel était votre rôle dans cette aventure humaine ?

J’ai embarqué comme sauveteur à bord de l’Aquarius, affrété par SOS Méditerranée pour prêter assistance aux migrants au large de la Libye. Après deux embarquements comme sauveteur et chef d’équipe, j’ai rejoint le siège de l’association, avec comme mission de structurer l’opérationnel et la gestion RH du personnel de SOS Méditerranée embarqué sur l’Aquarius. J’ai mis mon expérience du sismique, secteur très organisé, pour mettre en place un modèle d’organisation pour le sauvetage en mer. La conduite du navire était du ressort de l’armateur allemand de l’Aquarius, soit 11 personnes. SOS Méditerranée s’occupait de tout ce qui se passait sur l’eau autour du navire (canot rapide, etc..) et Médecins sans frontières prenait en charge les réfugiés une fois à bord de l’Aquarius.

Migrants à bord de l’Aquarius © Antoine Laurent

L’un des gros enjeux était de trouver des gens compétents pour le sauvetage. Il n’y a pas d’école de formation à ce genre de mission. Trop proche de l’humanitaire pour les marins, trop proche du maritime pour les humanitaires. Les compétences ne sont pas sur les CV, mais dans un cocktail subtil entre les convictions, les qualités humaines et l’humilité. Il a fallu sélectionner les gens au cas par cas, pour voir si les profils étaient compatibles avec les exigences à bord du navire. Il y avait des marins de la pêche, du commerce, de la Marine Nationale ou de la plaisance et quelques non-marins dont on se servait pour leurs compétences de secouristes, ambulanciers, infirmiers, etc. Au final, 10 personnes composaient les équipes de sauvetage sous la coordination d’un chef qui restait en passerelle à proximité du Capitaine. J’ai embarqué parfois en observateur pour évaluer la bonne mise en œuvre les procédures de sauvetage, observer et apprendre.

Aquarius ©Antoine Laurent

À la suite de l’humanitaire, vous continuez votre engagement sociétal dans la politique, poussé par une très forte motivation pour l’écologie et la justice sociale. Quels sont les chemins de traverse que vous avez empruntés ?

Dans l’humanitaire, il vaut mieux trouver la porte de sortie, sinon on y reste, on perd l’envie de faire autre chose, car on a l’impression que c’est trop essentiel et le reste futile. C’est un milieu qui vous ronge de l’intérieur et en même temps tient en haleine en permanence au quotidien. J’avais envie de continuer mon engagement dans le public, mais sous quelle forme !

Je savais que mon bagage dans l’opérationnel me serait utile, mais il me manquait un bagage universitaire. Sciences Po est une des meilleures écoles de relations internationales au monde et j’ai eu la chance d’y rentrer pour une année en Master accéléré dans le domaine de l’énergie – mais pas seulement. J’y ai aussi étudié la sociologie, la construction européenne, l’éloquence, l’art de la négociation, le management RH, la finance. Déjà à l’Hydro j’avais une fibre pour ces thèmes, car mon mémoire de 5ème année portait sur le lien entre le marché pétrolier et les investissements dans de nouvelles missions d’exploration. Mais avant cela, j’ai passé des dizaines d’heures, en mer et dans les bibliothèques, à lire des livres universitaires d’économie, de finance, de sciences politiques, de philosophie, de relations internationales. J’ai toujours eu soif d’apprendre, c’est d’ailleurs ce qui me motive à me lever le matin – en plus de me sentir utile aux autres.

Sciences Po était aussi une manière d’explorer les possibles après 2 années intenses dans l’humanitaire. J’ai commencé à côtoyer une partie de l’élite parisienne engagée dans l’associatif, en politique, dans l’administration ou la culture. J’avais une obsession : trouver l’engagement dans lequel mon énergie servirait au mieux le bien commun. Le gros dilemme, propre à beaucoup de gens de ma génération, c’est de savoir à quel échelon s’engager. Entre l’international, l’européen, le national (politique, administration ou société civile), le local voire le très local, difficile d’y voir clair au vu des urgences écologiques et sociales. Après de nombreuses rencontres, j’ai choisi le national.

Parce que l’écologie est le dilemme du siècle, que mon passage à Sciences Po m’a sensibilisé à la complexité de cet enjeu, et parce que j’ai eu l’honneur de faire connaissance du député écologiste Matthieu Orphelin, j’ai rejoint son équipe à l’été 2019.

Que retenez-vous de votre passage dans les coulisses de l’Assemblée Nationale ?

Au moins, j’ai beaucoup appris ! Dès mon arrivée on a commencé sur les chapeaux de roue avec le CETA, puis l’organisation d’une visite de Greta Thunberg, la loi de finances, la loi retraite, la création d’un nouveau groupe parlementaire, la convention citoyenne pour le climat et finir par la crise de la Covid-19 avec l’espoir d’un « jour d’après ». J’ai compris à quel point le pouvoir était concentré en France, mais que les leviers d’influences n’étaient pas figés. Avec un certain savoir-faire, beaucoup de détermination et de bonnes idées, on pouvait orienter les décisions publiques dans le bon sens. Matthieu Orphelin le prouve chaque jour.

Bien sûr, il en faut plus pour être au bon rythme. Mais j’ai bon espoir que nous y parvenions. Je crois en toutes les formes d’engagement, en toutes les bonnes idées, les bonnes initiatives individuelles ou collectives. Je crois surtout qu’aucun changement profond, global, qui doit trouver l’adhésion du plus grand nombre, ne peut réussir sans que le monde politique ne prenne la mesure des enjeux et agisse par la loi et l’animation du débat public. C’est mon ambition.

L’écologie est un sujet très transversal, qui impacte l’ensemble des politiques publiques. C’est ce qui fait toute sa complexité et en même temps fait émerger l’idée qu’un vrai grand projet écologique permettrait d’agir sur tous les plans (inégalités, discriminations, éducation, etc.). Et puis au-delà de l’écologie, il faut se faire une idée sur tous les sujets qui passent à l’ordre du jour de l’Assemblée, faire en sorte que le député puisse se positionner sur les textes de loi ou les amendements. Évidemment on ne peut pas être expert sur tout, mais le député est censé voter sur la plupart des lois ou s’exprimer sur tous les sujets de l’actualité. Alors on sort très vite de sa zone de confort intellectuel !

« Se positionner sur ces textes », c’est faire passer des idées de fond, ou mettre en avant votre député ?

Oui, les idées importent, rares sont les politiques qui n’ont pas le sens de l’intérêt général, et en même temps oui, pour porter ces idées il faut des gens pour les incarner, donc promouvoir les personnes les plus à même de les défendre. En démocratie, n’est entendu que celui ou celle qui sait faire sa place, en particulier dans l’espace médiatique, mais aussi au parlement. Certains députés inexpérimentés ne parviennent pas à faire avancer leurs idées parce qu’ils ne maîtrisent pas la cuisine interne ou les codes de la communication et de la relation presse.

Aujourd’hui, vous avez quitté l’Assemblée Nationale pour prendre la barre de la campagne des écologistes à Nantes pour les régionales en juin 2021. Et après ?

Là, c’est de la politique pure, pour faire basculer la région des Pays de la Loire du côté de l’écologie et de la solidarité. Il faut trouver les bonnes alliances, les moyens matériels et humains, trouver les bons messages, rédiger un projet politique en lien avec les attentes des gens, être ambitieux pour susciter de l’espoir et en même temps sérieux pour éviter les fausses promesses et attiser la méfiance.

Je n’ai aucune ambition personnelle au niveau régional. À court terme, j’aimerais simplement contribuer à faire de cette région Pays de la Loire la 1ère région écologiste de France. À moyen terme, il ne faudra pas rater l’échéance de la présidentielle et des législatives de 2022, tellement ce rendez-vous a de l’incidence sur le reste des équilibres politiques et le temps est compté. Je veux voir l’ambition écologique et sociale sortir de la contestation ou de l’incantation, je veux la voir saisir le pouvoir que notre démocratie peut offrir. Je veux la voir réussir, je crois que les citoyens en sont prêts, mais que le monde politique ne l’est pas. C’est à notre génération, ma génération, d’impulser une nouvelle étape de l’écologie politique.

Quels enseignements avez-vous retenus de votre passage dans le monde de la marine marchande ?

Apprendre à travailler avec des gens que l’on n’a pas choisis. C’est très utile en politique puisqu’on peut souvent avoir les mêmes objectifs, mais pas la même idée du chemin à parcourir pour y arriver !

Quels sont les atouts de « MarMar » qui vous aident aujourd’hui dans votre activité ?

La polyvalence, c’est savoir faire un peu tout, mais aussi, et surtout savoir faire avec son ignorance. Savoir s’arrêter quand on ne sait pas, se faire épauler, déléguer, accepter la complexité, savoir se mettre à sa place en connaissant parfaitement son périmètre de compétence. Et puis la marine m’a appris l’humilité, le sens du collectif. Le fait qu’on ne réussit rien seul.

Quel est votre meilleur souvenir de votre navigation ?

J’en ai beaucoup et ils sont inclassables. Pour en prendre un, je dirais une nuit en Mer du Nord avec 10 m de creux, plus de 70 nœuds en rafale et 12 kilomètres de câbles sismiques à la remorque… C’était épique !

Conseilleriez-vous aujourd’hui cette formation à un jeune, et pourquoi ?

Je n’ai pas beaucoup d’échos des nouvelles formations, mais c’est un métier qui mène à tout parce que c’est une voie qui n’est pas traditionnelle. C’est un vrai avantage qui permet de mûrir très vite. Pour avoir côtoyé plusieurs corps de métiers dans des milieux très différents, je sens bien que la qualité d’une personne dans le monde professionnel ne se résume pas à la quantité de connaissances qu’elle peut avoir, mais bien à ses qualités humaines. Or on le sait, la marine marchande est une école de la vie qui non seulement vous apprend beaucoup sur la technique et les autres, mais aussi sur vous-même, vos limites, vos atouts, vos possibles. Dans une période sombre au futur incertain, quoi de mieux pour retrouver confiance en l’avenir que de rejoindre un métier aussi apprenant et enrichissant.

 

Jean-Vincent Dujoncquoy 

 

 

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