À la uneInterviewJeune Marine N°260

Interview de Sophie GALVAGNON

« La fille du Grand Nord », co-fondatrice de LATITUDE BLANCHE

Bonjour Sophie, cela fait maintenant plus de 3 ans que JEUNE MARINE consacrait son numéro 243 (mai-juin 2018) pour un dossier spécial « NAVIGATION POLAIRE », avec un notamment un article dédié à la naissance de votre compagnie LATITUDE BLANCHE et la reconversion de son navire POLARFRONT. Après des débuts très prometteurs, votre activité a été frappée de plein fouet par l’épidémie de Covid-19, qui a paralysé une bonne partie de l’économie mondiale, dont le monde de la croisière. Peux-tu faire partager à nos lectrices et lecteurs la manière dont LATITUDE BLANCHE a traversé cette dure épreuve ?

En 2020, dans le contexte de pandémie et de succession de périodes de confinement que tout le monde connaît, notre navire POLARFRONT est resté à quai toute l’année à l’exception d’un voyage en août. Ce voyage a été possible lors d’une très courte fenêtre de réouverture des frontières norvégiennes et de l’activité touristique. Une parenthèse dans une période austère pour tous les acteurs du tourisme dont la brièveté démontrait l’incertitude de la période sur toute projection de gouvernance commerciale et d’orientation d’exploitation.

Malgré tout, cet unique voyage 2020 fut une bouffée d’air pour le navire, l’équipage et les passagers à bord ! Aussi une démonstration de la motivation et ténacité des petits acteurs à exister et à s’insérer sur le marché du tourisme polaire dans un contexte qui clame de réduire les volumes.

Mon quotidien d’armatrice était rythmé comme pour tous par l’incertitude et l’adaptabilité “au jour le jour”, à des va-et-vient règlementaires. Le choix du pavillon français nous a été bénéfique dans le sens où nous avons pu bénéficier des aides mises en place par l’Etat : chômage partiel, fonds de solidarité et PGE.

Nous avons fait le choix de ne pas désarmer le navire et de garder un équipage minimum pour assurer un entretien profond du navire et en profiter pour réaliser des améliorations techniques. C’est inédit d’avoir un navire immobilisé si longtemps, il était donc bienvenu de mettre à profit ce temps-là pour anticiper sur des travaux futurs et réaliser de la maintenance qui permettrait de prolonger son bon état. Pour le bien-être de l’équipage, nous avons réduit les durées d’embarquement à 1 mois de manière à garder le dynamisme et la motivation de l’équipe intacte malgré le fait que le navire soit immobilisé.

Comment avez-vous géré la situation au niveau de votre clientèle ?

Au niveau commercial, plusieurs tendances sur la vente : au départ une paralysie complète jusqu’en début janvier 2021. Avec des reports qui remplissent rapidement les calendriers des années suivantes pour la saison polaire. Puis la nouvelle année annonce l’envie de voyager, de prendre le risque de la dernière minute et beaucoup de demandes de réservations s’enchaînent avec l’espoir de pouvoir à nouveau arpenter l’Arctique cette année. Malheureusement le début d’année recommence avec des annulations/reports et les clients revivent l’incertitude de l’année passée, en se projetant plus facilement en 2022 et 2023 désormais. Les relations avec les commerciaux et les tour opérateurs ont été quasi quotidiennes et une certaine solidarité, voire sollicitude, s’est installée en cette période.

Cette sollicitude s’est également retrouvée entre armateurs, j’ai beaucoup communiqué et échangé avec nos collègues et homologues en France et en Scandinavie. On est tous sur le “même navire”. Notre marché est très porteur et la demande toujours très forte, cela permet d’avoir une concurrence qui cohabite facilement ; et entre passionnés, nous sommes tous solidaires !

La plupart des armateurs de petits navires comme le nôtre sont également des passionnés et spécialistes du terrain, nous nous rencontrons régulièrement là-haut autour d’un verre ou à bord des navires des uns ou des autres, et cette solidarité maritime qui existe là haut se retrouve aussi dans les relations entre armateurs de notre génération.

Comment s’est passée la reprise d’activité en 2021 ?

En ce qui concerne notre secteur d’activité, la reprise à été possible depuis juillet 2021 sous certaines conditions ne pénalisant pas trop drastiquement notre modèle :

Pass sanitaire pour entrer en Norvège et 90% de capacité passagers. C’est-à-dire que nous réalisons depuis des voyages à 10 passagers, au lieu de 12, avec une clientèle européenne vaccinée, essentiellement en partenariat avec le tour opérateur Grands Espaces. La Norvège ne projette a priori pas de refermer les frontières et de réduire le tourisme en mer pour les personnes vaccinées et nous permet d’oser nous projeter sur le futur de manière un peu moins instable que l’année précédente.

POLARFRONT restera au Svalbard jusque début octobre, avant de regagner le Nord de la Norvège jusqu’à la fin de cette saison de reprise post-Covid.

Quel regard portes-tu sur ces deux années de pandémie ? Quel impact le Covid-19 a-t-il eu sur votre quotidien, sur ton quotidien ?

Beaucoup de choses se sont exacerbées et catalysées avec le Covid aussi au niveau des relations humaines : les bonnes relations sont devenues meilleures et très solides, les moins bonnes ont eu tendance à aller vers la rupture. Beaucoup de choses se révèlent dans des climats insécurisants, comme le prouve l’Histoire.

En 2020, le Covid a beaucoup remis en perspective les motivations et nous a recentrés sur l’essentiel. Chaque jour, j’ai pensé à l’Arctique et je me projetais des photos, des vidéos ou m’y échappais en lisant. Je me remémorais les navigations à bord des différents navires que j’ai commandés et les gens rencontrés. Puis les contacts réguliers entre mordus des pôles. …. On se raconte des histoires des anecdotes et on se languit, l’appel des glaces se fait ressentir.

Durant cette période, j’ai également ressenti le besoin d’aller plus loin dans ma démarche professionnelle et aussi d’agir d’une manière détachée des impératifs commerciaux en Arctique. J’ai la chance de vivre avec une femme qui accompagne mes rêves et me supporte dans mes objectifs ! Elle suggère l’idée d’une “Empreinte Polaire”, de là est née notre association.

Elle regroupe des mordus des pôles sans cluster de professions, dans le but de sensibiliser au monde polaire à travers l’art et la pédagogie mais aussi de servir de plateforme de logistique d’aide à la réalisation de projets en Arctique. Avec le Covid, nous avons eu peu d’activité possible mais avons déjà à notre actif des conférences, des interventions en milieu scolaire, des expositions !

Merci Sophie pour ce partage, toute l’équipe de JEUNE MARINE souhaite bon vent au POLARFRONT et à LATITUDE BLANCHE !

 

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