InterviewJeune Marine N°261

Situation sanitaire mondiale : témoignage de Pierre BLANCHARD, Président de l’AFCAN

Propos recueillis par Aymeric AVISSE

A cette heure, les Etats du monde se déchirent et s’accordent pour désigner les boucs émissaires locaux coupables de propager la pandémie…. Mais pour le monde, le bouc émissaire commun et unanime est l’étranger qui voyage et donc….. le marin….

Depuis le début de cette situation tous les états du monde ont débordé d’imagination pour faire face localement à cette crise sans aucune coordination, applaudissant pour les uns ses héros, tous avec leur i-phone à la main, du gasoil dans le réservoir et le réfrigérateur bien garni de produits importés mais sans vouloir entendre que tous ces biens sont arrivés dans leur monde grâce aux invisibles marins et toute la chaîne logistique….

Tous les pays du monde, SANS AUCUNE EXCEPTION, de par leur non-volonté de vision commune sont en train de tuer le métier de marin comme nous en témoigne Pierre BLANCHARD, capitaine de navire, actuellement embarqué en Asie et qui répond aux questions de Jeune Marine :

AA : Bonjour Pierre, tu es Président de l’AFCAN et actuellement embarqué à l’autre bout du monde, peux-tu nous faire un point sur la situation des déplacements des marins et des restrictions COVID dans tes embarquements ?

Pierre BLANCHARD @ DR

Pierre BLANCHARD : Ce que je peux dire c’est que la situation ne s’améliore pas. De nombreux marins n’ont pas accès au vaccin notamment en Afrique. Les pays continuent d’appliquer les règles de façon unilatérale et non coordonnée. 

Exemple : bien que vacciné 2 doses avec Pfizer j’ai dû faire ces 2 derniers mois 2 quarantaines de 14 et 10 jours en Corée, pays que vaccine pourtant Pfizer. Ils ont fermé intégralement leurs frontières à de nombreux ressortissants de pays africains, carrément interdits d’entrer vaccinés ou pas, même avec tests multiples et quarantaine. Résultat je suis privé d’une bonne partie de mon équipage et eux sont privés de travail…

AA : Les différents passes sanitaires mis en place dans le monde sont, selon leurs créateurs, LA solution universelle à la circulation du virus : qu’en est-il sur la circulation des marins ?

Pierre BLANCHARD : Concernant les marins qui ont le malheur de voir leur passe sanitaire expirer quand ils sont en mer je ne crois pas qu’ils aient un quelconque passe droit… 

Ayant embarqué début mai je n’avais pas droit à la vaccination, j’ai débarqué début août, je me suis fait vacciner, j’ai passé tous mes congés à faire des tests jusqu’à ma 2ème dose et j’ai reçu mon passe sanitaire quelques jours avant d’embarquer… 

AA : …. Il sera donc non-valide à ton retour…. La vaccination est une arme affichée comme ultime, pour autant je crois bien que chaque pays choisit son élixir : tu nous confirmes ?

Pierre BLANCHARD : Pour ce qui est de la reconnaissance des vaccins c’est un des points clés. Certains pays ne reconnaissant que le leur (exemple la Russie qui est un grand pourvoyeur de marins) d’autres ne reconnaissent que les vaccinés chez eux (exemple la Corée). 

Bref,  les règles changent chaque semaine, généralement plus pour des raisons de politique intérieure que sanitaire : il est toujours payant politiquement de taper sur les étrangers (dont les marins) en faisant croire aux populations qu’on les protège ainsi des méchants qui viennent de loin… 

© Pixabay

En parlant donc de ces « méchants citoyens » du monde, qui eux sont vaccinés mais qui traversent les frontières, y-a-t-il enfin une facilitation d’accès pour les marins ?

Pierre Blanchard : Concernant la libre circulation dans les aéroports, on voit bien que c’est selon les pays et le moment.

Concernant les vaccinés Jansen (NDLR : vaccin fréquent chez les marins vaccinés l’été dernier lors des escales car une seule dose suffit) on voit que même au sein de l’UE chacun applique des règles différentes quant à la durée de validité avant booster donc avant que ça ne se coordonne au niveau mondial le virus aura disparu… 

Je pense que très prochainement, si ce n’est déjà le cas, des marins seront empêchés d’embarquer ou de débarquer car vaccination (unidose ou double) trop vieille et impossibilité de se faire vacciner dans leur pays ou à bord. 

 Pour conclure on n’est pas sorti du sable et les incertitudes liées à Omicron nous ont remis un gros coup…

AA : Merci Pierre, ceci illustre bien le calvaire actuel mais présage également et malheureusement de la lassitude voire du découragement des marins du monde à subir ces restrictions. A l’heure où la mode est de stigmatiser des responsables désignés,  il serait peut-être temps de se rendre compte que parfois le remède local tue la vision globale et asphyxie toute une profession soi-disant essentielle qui ne récolte à ce jour que l’indifférence du monde….

Les boucs émissaires d’aujourd’hui sont nos héros d’hier, mais ces marins  deviennent nos esclaves modernes et ont besoin d’attention médicale à bord, à terre, en escale mais aussi à leur demande d’assistance ; ils ont besoin de la libre circulation et de protection sanitaire mentale et physique.

 

Aymeric AVISSE

Soutien total aux marins du monde

© Pixabay

 

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