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Interview de Baptiste MAURAND

Directeur général du port du Havre

« Les ports constituent des lieux privilégiés de réindustrialisation des territoires, capables de renforcer la présence de la France dans les réseaux économiques et logistiques mondiaux ».
Baptiste MAURAND

Malgré les évènements actuels, Le Havre fait preuve d’une belle dynamique depuis plus d’un an avec une transformation du paysage portuaire et de nouveaux projets annoncés par le Premier Ministre au dernier CIMer. Mais Le Havre ce sont également de gros enjeux et impacts créés par le Brexit, aussi nous avons eu l’honneur de pouvoir poser nos questions à Baptiste MAURAND qui va nous éclairer sur la situation actuelle et à venir du port normand :

Baptiste MAURAND, à gauche, en compagnie de Jean-Emmanuel SAUVEE et Jean-Marc LACAVE lors de l’inauguration des nouveaux portiques de Port 2000 © Aymeric AVISSE

 

Jeune Marine : Bonjour Monsieur MAURAND, pouvez-vous nous faire une présentation de votre parcours et de ce qui vous a porté vers la place portuaire havraise ?

Je suis Directeur général du port du Havre depuis avril 2019, que j’ai rejoint en 2016 après avoir exercé diverses responsabilités au ministère des Transports. La Normandie et le développement économique ont toujours constitué des boussoles pour mon parcours. J’ai été attiré par l’extraordinaire potentiel du Havre et de sa place qui sont uniques en France : une cité tournée vers la mer et le monde, qui accueille en son sein des pépites industrielles et des enjeux cruciaux de transition énergétique, écologique, numérique. L’avenir de l’industrie se joue aujourd’hui dans les ports ; cela constitue un véritable challenge, particulièrement enthousiasmant !

Jeune Marine : L’année 2020 a été clôturée à la baisse, néanmoins elle a vu le départ de projets que nombre de marins et Havrais attendaient depuis longtemps : est-ce le top départ d’une ambition maritime et portuaire française et havraise plus affirmée ?

En effet, nous n’avons jamais vu autant de chantiers sur le port du Havre depuis le lancement de Port 2000 ! Et ces chantiers ne sont pas des moindres : il s’agit notamment de l’extension du terminal à conteneurs de port 2000 – nous construisons 700 m de quai supplémentaires- ; mais également de la construction de la plus grande usine d’éoliennes offshore d’Europe quai Joannes Couvert, qui, à terme, créera 700 emplois directs. Ainsi le port continue-t-il d’investir pour pouvoir accueillir les plus grands porte-conteneurs du monde, pour répondre aux enjeux nationaux de développements industriels durables et pour soutenir l’économie régionale. N’oublions pas que 32.000 emplois dépendent des activités portuaires du Havre. Je précise à ce titre qu’en 2020 plus de 460 millions d’euros ont ainsi été investis sur le port du Havre de Rouen et de Paris, malgré la crise sanitaire.

Construction des deux derniers postes à Port 2000 © Aymeric AVISSE

 

Construction de pieds d’éoliennes quai Bougainville © Aymeric AVISSE

Jeune Marine : Nous avons assisté récemment à l’inauguration de porte-conteneurs géants et de portiques adaptés à ces navires d’une nouvelle ère : est-ce la (re)naissance d’un port à porte-conteneurs XXL qui prend tout son sens avec ces nouveaux navires ?

Je ne parlerai pas de renaissance, mais d’une logique de continuité : depuis la création de Port 2000 voici plus de 10 ans, Le Havre figure en « ligue des champions » sur le range nord-européen : nous sommes en effet le seul port avec Rotterdam à pouvoir recevoir les plus grands porte-conteneurs du monde à pleine charge, sans contrainte de marée, 24 heures sur 24. L’accueil en janvier dernier du navire amiral de CMA – CGM « Jacques Saadé » en est l’une des meilleures illustrations. Et le retour de la ligne maritime emblématique import « FAL1 » de Ocean Alliance en est une autre ; c’est en effet sur cette ligne entre l’Asie et l’Europe que naviguent ces géants des mers dont les capacités dépassent désormais 24.000 evp.

 

Jean CASTEX lors du CIMER accueilli par l’ENSM le 22 janvier 2021 © Aymeric AVISSE

Jeune Marine : Le Premier Ministre nous a annoncé 1,45 Milliard d’Euros d’investissements, pouvez-vous nous préciser dans quels projets cet argent sera ventilé ?

Le Plan de relance rappelé par le Premier Ministre lors du CIMer le 22 janvier dernier au Havre, intègre en effet les ports au sein du chapitre Écologie : « les ports constituent des lieux privilégiés de réindustrialisation des territoires, capables de renforcer la présence de la France dans les réseaux économiques et logistiques mondiaux». Sur l’enveloppe de 175 M€ dédiés au verdissement des ports, HAROPA se voit attribuer 71 M€ dont 44,6 millions d’euros pour le port du Havre. Ce soutien accélérera la mise en œuvre de nos projets. Ainsi, dans le domaine de la transition énergétique, je citerai l’électrification des quais pour les navires de croisière et les terminaux à conteneurs, le passage à l’électrique de la flotte de véhicules d’exploitation avec installation de bornes, ainsi que l’éclairage public LED. Sur le sujet de la multimodalité, le Plan de relance nous aidera à moderniser les écluses fluviales de Tancarville ; il nous permettra également de réaliser les travaux pour optimiser les interfaces ferroviaires sur Port 2000 et lancer de nouveaux services ferroviaires frets. Enfin, sur le volet de la réindustrialisation de friches industrielles, le Plan de relance contribuera à financer la transformation de friches portuaires en zones de stockage de sédiments pollués (le Bassin aux pétroles par exemple) et à préparer des terrains « clés en main » pour accueillir de nouvelles industries sur la zone industrielle. 

L’ensemble de ces projets qui visent à proposer un service toujours plus respectueux de l’environnement, s’élève à 93 millions d’euros : c’est donc près de la moitié qui sera prise en charge par le Plan de relance.

 

Terminal multimodal © HAROPA

Jeune Marine : Le Havre au sein d’HAROPA souffre de son hinterland beaucoup moins développé et sous exploité comparativement aux ports du nord de l’Europe…

C’est juste, et ce sujet est l’un de nos enjeux prioritaires. Le développement de notre hinterland – bien au-delà de la région parisienne – passe par une ambition : muscler notre report modal pour encourager nos chargeurs, logisticiens, à utiliser le fer et le fleuve. Nous avons encore beaucoup à faire notamment avec SNCF Réseau, mais le sujet avance. Parmi les bonnes nouvelles, citons la remise en service en ce mois de mars de la ligne Serqueux-Gisors, véritable bouffée d’oxygène : la desserte ferroviaire entre la Normandie et le hub francilien dispose désormais d’une offre capacitaire de 25 sillons supplémentaires par jour, soit 6000 camions par semaine en moins sur les routes ! Cette capacité bénéficiera au port du Havre mais aussi par effet ricochet au port de Rouen. À noter également le « Plan de soutien au développement ferroviaire et fluvial » que le port du Havre vient de mettre en place : grâce à ce plan, nous venons de lancer auprès des opérateurs ferroviaires un appel à manifestation d’intérêt qui permettra d’accompagner financièrement les meilleurs projets de développement de services ferrés sur des grandes régions. Notre démarche complète les dispositifs d’État que sont la diminution du coût des péages ferroviaires et le doublement de l’aide à la pince.

Jeune Marine : Un des challenges à relever pour les états européens mais encore plus pour une place portuaire comme Le Havre, c’est le Brexit. Certains annonçaient l’apocalypse quand d’autres flairaient une aubaine, avez-vous déjà un premier bilan ou des perspectives plus affinées sur les conséquences de ce Brexit sur l’activité portuaire ?

Le port du Havre s’est longuement préparé et a en effet répondu présent au Brexit. Des mesures avaient été mises en œuvre depuis 2 ans, par et sur le port, d’un montant de 1,75 M€. Aujourd’hui, le terminal ferry, aménagé et agrandi pour pouvoir accueillir des flux différenciés entrée/sortie, fonctionne bien. Le système de frontière intelligente est éprouvé et permet la fluidité douanière. Le port « Brexit compatible » a donc fait ses preuves. J’ajoute que le Brexit est aussi synonyme d’opportunités pour le port du Havre, notamment au regard du développement de lignes avec l’Irlande.

Jeune Marine : Les ports du Havre de Rouen et de Paris préparent leur fusion. Qu’avez-vous à y gagner ?

Nous sommes sur la dernière longueur qui conduira, au 1er juin prochain, les trois ports à devenir un seul établissement public. L’idée de réunir nos forces a fait son chemin et devient aujourd’hui réalité. L’objectif est clair :  au cœur de cette compétition mondiale, nous voulons renforcer notre attractivité. Notre force, c’est la Seine et sa capacité à déployer des solutions logistiques du Havre jusqu’à Paris. La mise en commun de nos forces, de nos atouts, notre complémentarité permettent de répondre aux attentes des clients des quatre coins du monde en offrant des solutions sur l’ensemble de l’axe. Et le commandement unique permettra cette unicité de stratégie qui fera de nous « l’équipe de France du portuaire » !

 

Propos recueillis par Aymeric AVISSE

 

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